📜 Histoire · B1
Les tunnels de Củ Chi
Près de Saïgon, les combattants ont creusé un immense réseau de tunnels souterrains pendant la guerre du Vietnam. Sur des centaines de kilomètres, ils abritaient hôpitaux, cuisines et dortoirs.
Vous êtes dans une forêt claire, à une poignée de dizaines de kilomètres au nord-ouest de Sài Gòn (l'ancienne Saïgon, aujourd'hui Hồ Chí Minh-Ville). Le guide s'arrête, écarte quelques feuilles mortes du bout du pied, et soulève d'un geste sec une petite trappe de bois grande comme un plateau de service. En dessous, un trou noir, à peine plus large que les épaules d'un homme, plonge dans la terre. Il s'y glisse, disparaît entièrement, puis referme la trappe : le sol redevient forêt, sans la moindre trace. C'est ainsi que, pendant des années, des combattants ont vécu, sous les pieds de leurs adversaires, dans le formidable dédale des tunnels de Củ Chi (prononcez « kou tchi »). Ce n'est pas une simple curiosité touristique : c'est l'un des lieux les plus stupéfiants pour comprendre la guerre du Vietnam et l'ingéniosité désespérée de ceux qui l'ont menée sous terre.
Une ville sous la terre
Củ Chi est un district rural proche de la grande ville du sud. Le sous-sol y est fait d'une terre argileuse, ferme, qui tient bien quand on la creuse. C'est ce détail géologique qui a rendu possible l'un des réseaux souterrains les plus étendus de l'histoire militaire.
Pendant la guerre — d'abord contre les Français, puis, à plus grande échelle, pendant la guerre du Vietnam contre les forces américaines et sud-vietnamiennes — les combattants de la guérilla creusèrent, à la main, à la pioche et au panier, un immense labyrinthe de galeries. Additionnées, on estime que ces galeries s'étendaient sur des centaines de kilomètres, sur plusieurs niveaux de profondeur.
Ce n'étaient pas de simples abris. C'était une véritable ville souterraine, avec ses fonctions vitales :
- des dortoirs pour dormir à l'abri des bombardements,
- des cuisines pour préparer les repas,
- des hôpitaux de fortune où l'on opérait à la lumière des lampes,
- des salles de réunion, des ateliers, des puits d'eau, des réserves d'armes et de riz,
- et tout un système d'aération, avec des cheminées d'air savamment dissimulées.
Sous terre, des familles entières ont parfois vécu des mois, des enfants y sont nés. On y menait une existence complète, dans l'obscurité, la moiteur et l'exiguïté, à quelques mètres seulement sous les patrouilles ennemies.
L'art de disparaître
Le génie de Củ Chi, c'est l'invisibilité. Les entrées (les fameuses trappes) étaient minuscules, dissimulées sous les feuilles, calibrées pour le gabarit des combattants vietnamiens — souvent trop étroites pour un soldat américain équipé. Une fois refermées, elles se fondaient parfaitement dans le sol.
Tout était pensé pour tromper l'ennemi et survivre :
- Les cheminées de fumée des cuisines étaient reliées à de longs conduits qui éloignaient la fumée et la faisaient sortir loin, en filets ténus, souvent au petit matin quand la brume la rendait indétectable. On appelle ces cuisines les fourneaux Hoàng Cầm (bếp Hoàng Cầm), du nom de celui à qui l'on attribue cette astuce : un foyer dont la fumée est refroidie et dispersée à travers des rigoles avant de s'échapper, presque invisible.
- Les conduits d'aération étaient masqués dans des termitières factices ou orientés à l'écart.
- Certaines galeries passaient sous les rivières, d'autres étaient inondables pour piéger d'éventuels poursuivants.
Vivre là relevait de l'épreuve permanente. L'air était rare et lourd, la chaleur étouffante, l'obscurité totale. Il fallait composer avec les scorpions, les fourmis, les serpents, les rats, la peur des gaz et des inondations. Beaucoup souffraient de maladies liées au manque d'air et de lumière. C'est peu de dire que la survie souterraine se payait cher.
Les pièges et la guérilla
Autour et à l'intérieur du réseau, les combattants avaient disposé de redoutables pièges (bẫy). Beaucoup étaient fabriqués avec des moyens rudimentaires — surtout du bambou (tre) taillé en pointe — mais d'une efficacité terrible : trappes basculantes garnies de pieux, plaques dissimulées qui cédaient sous le poids, dispositifs actionnés par un fil tendu. Ces pièges, aujourd'hui montrés (désamorcés) aux visiteurs, disent la dureté implacable de cette guerre.
C'est là toute la logique de la guérilla : des combattants sans supériorité matérielle, face à une armée bien mieux équipée, qui compensent par la connaissance du terrain, la ruse, la mobilité et l'endurance. Frapper vite, disparaître sous terre, ressurgir ailleurs. Les tunnels permettaient d'attaquer puis de s'évanouir, rendant l'adversaire presque impuissant à trouver un ennemi qui semblait sortir du sol lui-même.
Les forces américaines tentèrent tout pour venir à bout de Củ Chi : envoyer des soldats spécialisés dans les galeries — surnommés les tunnel rats, les « rats des tunnels », qui rampaient dans le noir au péril de leur vie —, inonder, gazer, bombarder massivement la région. Malgré l'acharnement, le réseau ne fut jamais totalement réduit. Củ Chi devint le symbole d'une résistance obstinée, presque insaisissable.
Creuser à la main, vivre dans l'ombre
Il faut s'arrêter un instant sur l'ampleur de la tâche. Ce réseau colossal n'a pas été creusé par des machines, mais à la main, avec des outils rudimentaires : de courtes houes, des pioches, des paniers pour évacuer la terre. Chaque poignée d'argile arrachée devait ensuite être dissimulée — dispersée dans les champs, jetée dans les cours d'eau, cachée dans des cratères de bombes — pour ne pas trahir l'existence des galeries depuis le ciel. Un travail de fourmi, mené la nuit, pendant des années.
La vie quotidienne, elle, s'organisait autour d'astuces de survie. Le riz était cuit avant l'aube pour que la fumée se dissolve dans la brume. L'eau venait de puits creusés à même la roche. On fabriquait des sandales dans de vieux pneus, on recyclait le métal des projectiles ennemis pour en faire des armes ou des outils. Les combattants alternaient les tâches : creuser, monter la garde, soigner, cultiver un lopin en surface, transporter du ravitaillement par des sentiers invisibles. Cette débrouillardise permanente, faite de peu, est peut-être la leçon la plus marquante du site : comment un dénuement presque total s'est mué en système d'une redoutable efficacité.
Se souvenir, sous la terre
La guerre du Vietnam s'acheva au milieu des années 1970 avec la réunification du pays. Aujourd'hui, les tunnels de Củ Chi sont devenus un lieu de mémoire (di tích, « site historique ») et l'un des sites les plus visités des environs de Hồ Chí Minh-Ville.
On y vient pour comprendre, pour ressentir. Certaines galeries ont été élargies afin que les visiteurs, souvent plus corpulents que les combattants d'alors, puissent y ramper sur quelques dizaines de mètres. L'expérience, même brève, est marquante : dès qu'on s'enfonce, courbé, dans le boyau tiède et noir, la gorge se serre. On imagine alors — à peine — ce que devait être une vie entière passée là-dessous, sous les bombes.
Le site présente aussi les fourneaux Hoàng Cầm, les entrées camouflées, les pièges, la vie quotidienne reconstituée. Pour beaucoup de visiteurs vietnamiens, c'est un lieu de fierté et de recueillement ; pour les visiteurs étrangers, une leçon d'histoire vertigineuse sur ce que l'être humain peut endurer et inventer pour survivre.
Deux sites, un même souvenir
Le réseau de Củ Chi se visite aujourd'hui en deux endroits principaux, distants de quelques kilomètres : Bến Đình et Bến Dược. Le premier est le plus fréquenté, le plus proche de la ville, avec ses galeries élargies et ses démonstrations. Le second, un peu plus paisible, abrite un grand temple du souvenir (đền tưởng niệm) dédié aux morts de la guerre, dont les murs portent d'innombrables noms gravés. On y vient allumer un bâton d'encens, s'incliner, se taire.
Cette double dimension — la curiosité, presque le vertige de l'exploit, d'un côté ; le recueillement, le deuil, de l'autre — fait toute la singularité de Củ Chi. On ne le visite pas comme un parc d'attractions, même si le site en a parfois l'apparence : chaque trappe, chaque piège, chaque cuisine enfumée renvoie à des vies réelles, à une endurance qui dépasse l'imagination, et à une tragédie qui a marqué à jamais des générations, au Vietnam comme ailleurs.
Ce que Củ Chi nous apprend
Au-delà des chiffres et des faits d'armes, Củ Chi raconte quelque chose d'universel sur la guerre : la capacité d'un peuple à transformer sa propre terre en refuge, en arme, en monde parallèle. Il faut se garder de tout réduire à l'exploit technique : sous ces galeries, il y a des vies brisées, une souffrance immense des deux côtés, et le prix effroyable d'un conflit.
Mais il reste, gravé dans l'argile de Củ Chi, ce témoignage saisissant : quand tout leur était supérieur en surface, des femmes et des hommes ont choisi de descendre sous le sol, d'y bâtir un monde entier, et d'y tenir. En sortant à la lumière, on cligne des yeux, on respire à pleins poumons l'air de la forêt — et l'on ne regarde plus jamais tout à fait le sol de la même façon.
Le vietnamien à retenir
- Củ Chi (kou tchi) — le district et son réseau de tunnels
- địa đạo (dia dao) — le tunnel souterrain, la galerie
- địa đạo Củ Chi (dia dao kou tchi) — « les tunnels de Củ Chi »
- đường hầm (deuong hâm) — le tunnel, le passage souterrain
- bẫy (bây) — le piège
- tre (tré) — le bambou
- bếp Hoàng Cầm (bêp hoang kâm) — le fourneau à fumée dissimulée
- chiến tranh (tchiên trang) — la guerre
- du kích (zou kik) — la guérilla, les combattants de la guérilla
- Sài Gòn (saï gonn) — Saïgon, aujourd'hui Hồ Chí Minh-Ville
- di tích (zi tik) — un site historique, un lieu de mémoire
- hòa bình (hoa binn) — la paix