📜 Histoire · B2
La dynastie Lý
La dynastie Lý (1009–1225) fonda un État vietnamien durable et fit de Thăng Long — l'actuelle Hanoï — sa capitale. Le bouddhisme y prospéra et l'on y bâtit la célèbre pagode au Pilier unique.
Imaginez un souverain qui remonte le fleuve Rouge à bord d'une barque, en cette année 1010, et qui lève les yeux vers un promontoire baigné de brume. La légende raconte qu'il aurait vu s'élever dans le ciel un dragon d'or, ondoyant au-dessus des flots. Frappé par ce présage, il décide d'y installer sa capitale et la baptise Thăng Long (« thang long »), littéralement « le dragon qui s'élève ». Cette ville, c'est Hà Nội d'aujourd'hui. Et ce souverain, c'est Lý Thái Tổ, fondateur de la dynastie qui, pour beaucoup d'historiens vietnamiens, marque la naissance d'un véritable État viet durable, capable de tenir face au grand voisin du nord. Pendant plus de deux siècles, de 1009 à 1225, les Lý vont donner au pays une capitale, un nom, une foi et des institutions qui lui survivront longtemps.
Un moine, un mandarin, un empereur
L'histoire commence avec un homme au parcours singulier : Lý Công Uẩn, celui qui deviendra Lý Thái Tổ (« ly taï tô », le « Grand Ancêtre Lý »). Élevé, dit-on, dans l'entourage des pagodes bouddhistes, il grandit à l'ombre des moines à une époque où le pays sort à peine de siècles de domination chinoise et d'une période troublée de royaumes rivaux. Quand le trône se libère en 1009, les dignitaires et les religieux, lassés d'un pouvoir brutal et instable, le portent au sommet. Il fonde alors la dynastie Lý.
Son premier geste de génie est un déménagement. L'ancienne capitale, Hoa Lư, était nichée au milieu de pics karstiques, facile à défendre mais étriquée, tournée vers la survie plutôt que vers l'avenir. Lý Thái Tổ comprend qu'un royaume qui veut durer a besoin d'une plaine fertile, d'un fleuve pour le commerce, d'un espace pour respirer. Il rédige un texte resté célèbre, l'Édit sur le transfert de la capitale (Chiếu dời đô), pour justifier ce choix auprès de sa cour. Il installe le pouvoir à Đại La, qu'il rebaptise Thăng Long. Ce déplacement n'est pas un détail : il fixe pour mille ans le cœur politique et symbolique du Vietnam au bord du fleuve Rouge.
Đại Việt : un pays se donne un nom
Un peuple existe pleinement quand il se nomme lui-même. Sous les Lý, le royaume prend le nom de Đại Việt (« daï viêt »), « le Grand Viet ». Ce nom, adopté au milieu du XIe siècle, sera porté par le pays pendant des siècles, à travers plusieurs dynasties. Il dit une ambition tranquille : ne plus être une simple province lointaine de l'empire du Milieu, mais un État à part entière, avec son territoire, ses lois et sa dignité.
Cette affirmation a aussi son versant guerrier. Quand les armées chinoises menacent au nord, c'est un grand général des Lý, Lý Thường Kiệt, qui organise la défense. La tradition lui attribue un court poème récité pour galvaniser les troupes, souvent considéré comme une première « déclaration d'indépendance » vietnamienne. Il commence par ces mots devenus emblématiques : « Nam quốc sơn hà Nam đế cư » (« nam kouôk son ha nam dê cu »), que l'on peut traduire par « les monts et fleuves du pays du Sud sont la demeure de l'empereur du Sud ». Le message est limpide : cette terre a son propre souverain, et le ciel lui-même l'a voulu ainsi.
Le siècle d'or du bouddhisme
Si l'on devait donner une couleur à la dynastie Lý, ce serait sans doute la robe safran des moines. Le bouddhisme (đạo Phật, « dao fât ») connaît sous les Lý un véritable âge d'or et devient une sorte de religion d'État, intimement mêlée au pouvoir. Les souverains font construire des pagodes, dotent les monastères, prennent conseil auprès des maîtres spirituels. Beaucoup d'entre eux sont eux-mêmes de fervents pratiquants, et certains se retirent même de la vie publique pour méditer.
Cette ferveur laisse des traces de pierre et de bois qui font encore aujourd'hui la fierté de Hà Nội. La plus célèbre est sans doute la Chùa Một Cột (« tchoua môt côt »), la pagode au Pilier unique. Édifiée au XIe siècle sous un successeur de Lý Thái Tổ, elle est bâtie sur un seul pilier de pierre planté dans un bassin, de sorte qu'elle semble flotter comme une fleur de lotus posée sur l'eau. La légende veut qu'un empereur sans héritier ait rêvé de la déesse de la Miséricorde, Quan Âm, lui tendant un enfant sur une fleur de lotus ; à son réveil, un fils lui serait né, et il aurait fait construire ce sanctuaire en forme de lotus pour la remercier. Fait ou légende, la pagode reste l'un des symboles les plus tendres de la spiritualité vietnamienne.
Naissance du savoir : la première université
Les Lý ne bâtissent pas seulement des temples pour prier : ils fondent aussi des institutions pour former les esprits. En 1070 est édifié à Thăng Long le Văn Miếu (« van miêou »), le Temple de la Littérature, dédié à Confucius et aux grands lettrés. Quelques années plus tard, en 1076, on y ajoute le Quốc Tử Giám (« kouôk tu giam »), souvent présenté comme la première université du Vietnam — à l'origine une école destinée à former les fils de l'élite et les futurs mandarins de l'État.
C'est un tournant profond. Le pays se dote peu à peu d'une administration savante, où l'on accède aux fonctions non plus seulement par la naissance mais par l'étude des textes classiques. On voit ici cohabiter, sans se déchirer, le bouddhisme des pagodes et le confucianisme des lettrés : le premier nourrit l'âme et le pouvoir spirituel, le second forme les cadres de l'État. Le Văn Miếu existe toujours à Hà Nội, avec ses cours paisibles, ses bassins et ses stèles de pierre portées par des tortues, où furent plus tard gravés les noms des lauréats des concours. S'y promener, c'est marcher dans le berceau de l'enseignement vietnamien.
Une société qui s'organise
Sous les Lý, le Đại Việt n'est pas qu'une affaire de capitale et de temples : c'est un pays d'eau et de rizières. Le pouvoir organise l'entretien des digues le long du fleuve Rouge, dont les crues peuvent tout emporter, et encourage la riziculture qui nourrit le peuple. L'État se structure : provinces, circonscriptions, corps de fonctionnaires, armée régulière. On frappe monnaie, on codifie peu à peu les lois, on lève des impôts et des corvées.
C'est aussi une époque d'art raffiné. La céramique des Lý, aux glaçures douces, les sculptures de dragons aux lignes sinueuses et élégantes — bien différents des dragons trapus d'autres époques — témoignent d'une sensibilité esthétique. Le dragon (rồng, « rong ») des Lý, mince, ondulant, presque serpentin, devient une signature de la période, à l'image de celui qui aurait donné son nom à Thăng Long.
La citadelle et la mémoire des pierres
Ce qui reste aujourd'hui le plus concrètement des Lý, ce sont les fondations de la citadelle royale de Thăng Long. Sur le site de la Hoàng thành Thăng Long (« hoang thanh thang long »), la « citadelle impériale de Thăng Long », les archéologues ont mis au jour des vestiges superposés de plusieurs dynasties, dont les couches les plus anciennes remontent à l'époque des Lý : fondations de palais, colonnes, tuiles ornées de dragons, canalisations, poteries. Ce lieu, situé au cœur de Hà Nội, est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands trésors patrimoniaux du pays.
Se pencher au bord de ces fouilles, c'est toucher du regard le sol même sur lequel marchaient les empereurs Lý il y a mille ans. On y devine une cour raffinée, des artisans habiles, un pouvoir soucieux de bâtir dans la durée. Chaque tuile brisée, chaque tête de dragon de terre cuite raconte une civilisation qui, loin d'être une simple pause entre deux dominations, fut un moment fondateur : celui où le Đại Việt apprit à se penser comme un État à part entière, avec sa capitale, ses temples et ses écoles.
La fin d'une ère et le passage du flambeau
Toute dynastie connaît son crépuscule. Au début du XIIIe siècle, le pouvoir des Lý s'affaiblit, miné par les rivalités de cour et les difficultés du royaume. Fait remarquable, la dynastie s'achève avec une souveraine encore enfant, Lý Chiêu Hoàng (« ly tchiêou hoang »), l'une des très rares impératrices régnantes de l'histoire vietnamienne. En 1225, sous l'influence d'un puissant clan monté au premier plan, elle cède le trône à son jeune époux, issu de la famille Trần. Le passage se fait sans grande bataille, presque par les liens du mariage, et une nouvelle dynastie — celle des Trần — prend le relais.
Mais l'héritage des Lý demeure. Ils ont légué au Vietnam une capitale millénaire, un nom, Đại Việt, une foi bouddhiste profondément enracinée, une tradition savante et l'idée forte qu'un peuple du Sud a le droit de gouverner sa propre terre. Quand vous flânerez un jour autour de la petite pagode qui flotte sur son unique pilier, ou dans les cours du Temple de la Littérature, souvenez-vous que vous marchez sur les fondations posées, il y a plus de mille ans, par un homme qui avait cru voir un dragon d'or s'élever dans le ciel.
Le vietnamien à retenir
- nhà Lý (nya ly) — la dynastie Lý
- Thăng Long (thang long) — « le dragon qui s'élève », ancien nom de Hà Nội
- rồng (rong) — le dragon
- Đại Việt (daï viêt) — « le Grand Viet », nom du pays sous les Lý
- Lý Thái Tổ (ly taï tô) — le fondateur de la dynastie, « le Grand Ancêtre Lý »
- Chùa Một Cột (tchoua môt côt) — la pagode au Pilier unique
- chùa (tchoua) — la pagode
- đạo Phật (dao fât) — le bouddhisme
- Văn Miếu (van miêou) — le Temple de la Littérature
- Quốc Tử Giám (kouôk tu giam) — la première université, l'« école des fils de la nation »
- dời đô (zoï dô) — transférer la capitale
- độc lập (dôp lâp) — l'indépendance