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Les tambours de bronze de Đông Sơn

Il y a plus de 2 000 ans, la culture de Đông Sơn coula d'immenses tambours de bronze ornés d'étoiles, d'oiseaux et de danseurs. Ils sont devenus un symbole national des origines du Vietnam.

Les tambours de bronze de Đông Sơn

Imaginez un tambour de bronze aussi large qu'une table, si lourd qu'il faut plusieurs hommes pour le soulever, dont la surface polie renvoie un reflet sombre et doré. Approchez-vous : au centre s'épanouit une étoile à multiples rayons, et tout autour, en cercles concentriques, défilent des oiseaux au long bec, des hommes coiffés de plumes qui dansent, des maisons sur pilotis, des barques, des scènes de fête entières gravées dans le métal il y a plus de deux mille ans. Ce n'est pas un objet ordinaire. C'est un tambour de bronze de Đông Sơn (« dong seunn »), l'un des plus puissants symboles des origines du Vietnam, le témoin d'une civilisation ancienne dont ces peuples se réclament encore aujourd'hui avec fierté.

La culture de Đông Sơn : l'âge du bronze vietnamien

Le nom vient d'un village, Đông Sơn, situé dans le nord du Vietnam, près de la rivière Mã, où furent mis au jour au début du XXe siècle des vestiges qui allaient donner leur nom à toute une civilisation. On appelle culture de Đông Sơn cette brillante société de l'âge du bronze (et du début de l'âge du fer) qui s'épanouit dans le nord du Vietnam et les régions voisines. Les spécialistes la situent, en gros, du premier millénaire avant notre ère jusqu'aux premiers siècles de notre ère — on retient souvent une fourchette qui va d'environ mille ans avant Jésus-Christ jusque vers l'an cent.

C'était une société agricole avancée, installée dans les plaines et les deltas du Nord. On y cultivait le riz, on y élevait des animaux, on y maîtrisait la navigation fluviale, et surtout on y avait porté à un très haut degré l'art de travailler le bronze — cet alliage de cuivre et d'étain qui donnait des objets à la fois solides, sonores et beaux. Haches, poignards, parures, situles, et bien sûr ces fameux tambours : les artisans de Đông Sơn étaient de véritables maîtres fondeurs, capables de couler des pièces massives d'une grande finesse ornementale.

Le trống đồng, le tambour de bronze

Le vietnamien nomme ces tambours trống đồng (« trong dong ») : trống, c'est le tambour, et đồng, c'est le bronze (ou le cuivre) — littéralement, le « tambour de bronze ». Ce sont les objets les plus célèbres et les plus emblématiques de toute la culture de Đông Sơn.

Un tambour de Đông Sơn a une forme caractéristique : un plateau supérieur circulaire et plat, la surface de frappe, prolongé par un corps aux flancs galbés qui s'évase vers la base. On les a coulés selon des techniques exigeantes, et leur taille peut être impressionnante. Leur son, grave et profond, portait loin. Mais ces tambours n'étaient sans doute pas de simples instruments de musique.

  • Ils avaient très probablement une fonction rituelle et cérémonielle — battus lors de fêtes, de rites agraires, peut-être pour invoquer la pluie.
  • Ils étaient aussi des symboles de pouvoir et de prestige : posséder un grand tambour, c'était afficher son rang, sa richesse, son autorité.
  • Certains ont été retrouvés dans des sépultures, ce qui suggère un lien avec les rites funéraires et le passage vers l'au-delà.

Le tambour était donc un objet total : sonore, sacré, politique. Un peu comme si un instrument, un trône et un emblème national ne faisaient qu'un. On imagine sans peine la scène : lors d'une grande cérémonie, sous un ciel de mousson, le maître du village fait résonner le tambour, et sa voix profonde roule au-dessus des rizières, rassemblant la communauté autour de ce qui est à la fois une musique, une prière et une affirmation de pouvoir.

Lire un tambour : l'étoile, les oiseaux, les danseurs

Ce qui fascine le plus, c'est la décoration ciselée sur la surface et les flancs de ces tambours. Elle se lit comme un tableau du monde ancien, organisée en cercles concentriques autour d'un motif central.

Au tout centre rayonne une étoile à plusieurs branches. Beaucoup y voient une représentation du soleil, symbole de vie et de fécondité, ce qui rattacherait le tambour à un culte solaire ou aux cycles du ciel et des saisons. Autour de cette étoile se déploient des bandes ornées où l'on reconnaît :

  • de longs oiseaux aux ailes déployées et au bec effilé, volant en file — souvent interprétés comme des échassiers ou des oiseaux aquatiques, très présents dans l'imaginaire du delta ;
  • des danseurs et des personnages coiffés de grandes plumes, avançant en procession, parfois avec des instruments ;
  • des maisons sur pilotis au toit incurvé, des scènes de battage du riz, des barques chargées de rameurs ;
  • des motifs géométriques répétés — spirales, dents de scie, cercles pointés — qui rythment l'ensemble.

C'est un extraordinaire document. En l'absence de textes écrits, ces images sont l'un de nos rares moyens d'entrevoir la vie, les croyances et les fêtes de ces populations : leur habitat, leurs vêtements de cérémonie, leurs musiques, leur rapport à l'eau et au ciel. Chaque tambour est comme une page de bronze, gravée par un peuple qui n'écrivait pas encore mais savait déjà raconter.

Văn Lang et les racines de la nation

Cette civilisation du bronze coïncide, dans la mémoire et la tradition vietnamiennes, avec l'époque des origines du pays. Selon la tradition, le premier État vietnamien fut le royaume de Văn Lang (« vann lang »), gouverné par les rois Hùng (les Vua Hùng), une lignée mythique et fondatrice. Ce royaume est associé aux Lạc Việt, les ancêtres que revendique le Vietnam, et à toute une mythologie des commencements — dont la belle légende qui fait descendre le peuple vietnamien de l'union d'un roi-dragon, Lạc Long Quân, et d'une fée, Âu Cơ.

Il faut ici distinguer, comme toujours, le fait de la légende. Les récits des rois Hùng et de Văn Lang relèvent en grande partie de la tradition légendaire, transmise et embellie au fil des siècles. Mais la culture de Đông Sơn, elle, est bien un fait archéologique : les tambours, les outils, les tombes existent, on peut les voir, les toucher, les étudier. Dans la conscience nationale, les deux se rejoignent : le monde brillant et concret de Đông Sơn est vécu comme le socle réel de l'âge héroïque des origines, le moment où, sur les rives des fleuves du Nord, une civilisation vietnamienne prenait forme.

Des maîtres du bronze

Il faut s'arrêter un instant sur la prouesse technique que représente un tel tambour, car elle en dit long sur la société qui l'a produit. Couler une grande pièce de bronze ornée n'a rien d'évident. Il fallait extraire et fondre le cuivre et l'étain, doser l'alliage, façonner des moules capables de restituer les motifs les plus fins, maîtriser des températures élevées et des gestes précis. Une communauté qui réalise cela dispose d'artisans spécialisés, d'un savoir transmis, d'une organisation du travail, et d'échanges pour se procurer les métaux nécessaires. Autrement dit, derrière chaque tambour se cache toute une société structurée.

Ces objets voyageaient aussi. On a retrouvé des tambours de type Đông Sơn, ou apparentés, sur une aire géographique étendue en Asie du Sud-Est, bien au-delà du seul nord du Vietnam. Cela révèle des réseaux d'échange anciens, des circulations de biens de prestige, des influences croisées entre populations. Le tambour n'était donc pas un objet isolé : il circulait, se copiait, se transmettait, tissant des liens entre des communautés parfois éloignées. Cette diffusion souligne le rayonnement de la culture de Đông Sơn et l'importance qu'y revêtaient ces pièces d'apparat.

Un symbole national toujours vivant

Voilà pourquoi le tambour de bronze de Đông Sơn n'est pas seulement une pièce de musée : c'est un symbole national de premier plan. Son image renvoie à l'ancienneté, à la continuité, à la fierté d'une culture qui plonge ses racines très loin dans le temps. On retrouve sa silhouette et ses motifs — l'étoile centrale, les oiseaux en vol — dans l'art, l'artisanat, l'iconographie officielle, les objets de décoration. Le tambour dit, en une image : nous venons de loin, nous avons une histoire à nous.

Pour un peuple qui a connu mille ans de domination étrangère puis de longues luttes pour son indépendance, se rattacher à une civilisation autochtone aussi ancienne et aussi accomplie a une force particulière. Le trống đồng proclame que, bien avant les grands empires venus du nord, il y avait déjà là, dans les deltas, des hommes qui cultivaient le riz, fondaient le bronze, dansaient au son des tambours et gravaient leur monde dans le métal. Chaque fois qu'on en contemple un, dans la pénombre d'une salle de musée, on entend comme un écho très ancien : le battement grave d'un tambour de deux mille ans, venu du fond des origines.

Le vietnamien à retenir

  • trống đồng (trong dong) — le tambour de bronze
  • trống (trong) — tambour
  • đồng (dong) — bronze, cuivre
  • Đông Sơn (dong seunn) — le village et la culture de l'âge du bronze
  • Văn Lang (vann lang) — le royaume légendaire des origines
  • Vua Hùng (voua houng) — les rois Hùng, souverains fondateurs
  • Lạc Việt (lac viett) — les ancêtres revendiqués par les Vietnamiens
  • ngôi sao (ngoï sao) — l'étoile (le motif central du tambour)
  • mặt trời (matt treuï) — le soleil, souvent associé à l'étoile centrale
  • chim (tchim) — l'oiseau, motif récurrent
  • con rồng (konn zong) — le dragon, présent dans la mythologie des origines
  • lúa (loua) — le riz, base de cette société agricole

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