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Les Tày

Les Tày sont la plus grande minorité du Vietnam, installée dans les vallées du nord-est. Ils cultivent le riz en terrasses et vivent traditionnellement dans des maisons sur pilotis en bois.

Les Tày

Quittez les plaines, prenez la route vers le nord-est, là où les collines se plissent en vallées vertes et où les rivières coulent claires sur les galets. Un matin, au détour d'un chemin, apparaît un hameau de maisons de bois sur pilotis, adossées à la montagne, face aux rizières en terrasses. Sous le plancher, les buffles ruminent ; au-dessus, la fumée d'un foyer s'échappe du toit ; sur la véranda, une vieille femme trie des graines. Vous êtes chez les Tày (prononcez « taï »), la plus grande minorité ethnique du Vietnam.

La première des minorités

Sur les 54 groupes ethniques reconnus au Vietnam, les Tày forment la plus nombreuse des minorités — le groupe le plus important après les Kinh majoritaires. Ils vivent surtout dans les provinces montagneuses du nord-est, dans des régions comme Cao Bằng, Lạng Sơn, Bắc Kạn, Tuyên Quang ou Hà Giang, non loin de la frontière chinoise.

Contrairement à d'autres peuples des cimes qui cultivent les hauteurs, les Tày ont su s'installer dans les basses et moyennes vallées, les plus fertiles des zones montagneuses. Ce sont des riziculteurs accomplis, à la charnière entre le monde des plaines kinh et celui des hautes montagnes. Cette position a fait d'eux, historiquement, un peuple prospère, structuré, aux villages bien organisés et durables.

Leur nom, Tày, les rattache au vaste ensemble des peuples taï, une famille qui s'étend bien au-delà du Vietnam, à travers le sud de la Chine, le Laos et la Thaïlande. Un peuple de vallées, donc, mais tourné vers de larges horizons.

La langue taï

Les Tày parlent une langue de la famille taï-kadaï (Tai-Kadai), tout à fait distincte du vietnamien des Kinh, qui appartient, lui, à la famille austroasiatique. C'est une différence fondamentale : Tày et Kinh ne parlent pas des langues cousines mais des langues d'origines séparées, même si des siècles de voisinage ont multiplié les emprunts.

Le tiếng Tày (la langue tày) est très proche de celle de leurs voisins et parents, les Nùng — si proche que l'on parle parfois d'un continuum tày-nùng. C'est une langue tonale, riche en mots pour dire l'eau, la montagne, le riz, les esprits.

Beaucoup de Tày sont aujourd'hui bilingues, parlant couramment le vietnamien pour l'école, l'administration et le commerce, tout en gardant le tày à la maison et au village. Il exista aussi, dans le passé, une écriture propre inspirée des caractères chinois, le chữ Nôm Tày, utilisée notamment par les maîtres de rituel pour consigner chants et incantations.

La maison sur pilotis

Le symbole le plus immédiat de la culture tày, c'est la maison sur pilotis (nhà sàn, nia-sane, en vietnamien). Bâtie en bois solide, souvent sans un clou, assemblée par tenons et mortaises, elle se dresse sur de hauts poteaux. Cette architecture répond à une vraie intelligence du milieu :

  • L'espace du dessous, à l'air libre, abrite le bétail (buffles, cochons, volailles), les outils et le bois.
  • Le plancher surélevé protège de l'humidité, des crues et des animaux sauvages.
  • L'étage de vie s'organise autour du foyer central (le feu ne s'éteint jamais vraiment), avec un coin pour recevoir les hôtes, un coin pour dormir, l'espace réservé à l'autel des ancêtres.

Entrer dans une maison tày, c'est monter quelques marches de bois patiné, laisser ses sandales en bas, s'asseoir en tailleur près du feu et se voir offrir du thé et souvent un alcool de riz maison. L'hospitalité est ici une vertu cardinale.

Les rizières en terrasses et le cycle de l'eau

Autour du village, les Tày ont sculpté la montagne en rizières en terrasses (ruộng bậc thang, rou-ông bâk-thang, « rizières en marches d'escalier »). Chaque terrasse retient un mince miroir d'eau ; l'ensemble descend la pente comme un immense escalier de lumière, vert tendre au repiquage, doré à la moisson.

Faire pousser du riz en montagne exige une maîtrise fine de l'irrigation : capter l'eau des ruisseaux d'altitude, la conduire de terrasse en terrasse par de patients canaux de bambou et de terre. Ce savoir hydraulique est un héritage précieux, transmis de génération en génération. Les Tày cultivent aussi le maïs, le manioc, les légumes, élèvent le buffle indispensable au labour, et pratiquent la pêche dans les rivières.

Le paysage tày a une beauté saisonnière : au printemps, l'eau qui reflète le ciel dans chaque marche ; à l'automne, les vagues d'or avant la récolte, quand des familles entières descendent dans les terrasses la faucille à la main.

Les esprits, le then et le monde invisible

La vie spirituelle tày est profondément marquée par l'animisme : le monde est peuplé d'esprits (phi) — esprits de la maison, de la terre, des sources, des montagnes, des ancêtres. Rien n'est tout à fait inanimé ; il faut vivre en bonne intelligence avec ces présences.

Au cœur de cette spiritualité rayonne le then (thène), l'une des expressions culturelles tày les plus fascinantes. Le then est à la fois :

  • une forme de chant rituel, mélodie longue et hypnotique portée par la voix d'un maître ou d'une maîtresse de cérémonie ;
  • accompagné du đàn tính (dan-tinh), un luth à long manche et à caisse faite d'une calebasse séchée, dont le timbre rond et doux berce le rituel ;
  • souvent ponctué du cliquetis d'un chapelet de grelots que le célébrant agite en cadence.

Selon la croyance, le maître de then entreprend un voyage spirituel : son chant accompagne une âme, apaise un esprit, sollicite une guérison, appelle la chance, célèbre une grande étape de la vie. C'est une prière chantée, une navigation vers le monde invisible. Ces pratiques rituelles chantées des peuples tày, nùng et thái ont été reconnues comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO — signe de leur valeur bien au-delà des vallées où elles sont nées.

Fêtes, marchés et couleurs

La vie tày n'est pas que labeur et rituel : c'est aussi la fête. Le Nouvel An lunaire (le Tết) est le grand rendez-vous, mais les villages tày ont aussi leurs propres festivals de printemps, comme le lồng tồng (long-tong, « descendre aux champs »), fête agraire qui ouvre la saison des travaux et implore de bonnes récoltes, avec chants, jeux et lancer d'une balle de tissu à travers un anneau.

Le costume traditionnel tày frappe par sa sobriété élégante : de longues robes ou tuniques d'un bleu indigo profond, presque uni, ceinturées à la taille, ornées de discrètes touches d'argent, coiffées d'un foulard. Là où d'autres peuples des montagnes brodent des motifs éclatants, les Tày cultivent la beauté du bleu sombre et de la ligne pure.

Sur les marchés de montagne, qui se tiennent à jour fixe, les Tày côtoient Nùng, H'Mông, Dao et Kinh : c'est un carrefour de langues, de paniers, d'herbes, de tissus et de retrouvailles, où l'on vient autant pour vendre que pour se voir.

Une table et un savoir de vallée

La cuisine tày, souvent méconnue, mérite le détour. Comme le riz de vallée est abondant, on en tire mille choses, à commencer par le riz gluant coloré (xôi ngũ sắc, soï ngou-sak, « riz gluant aux cinq couleurs »), teint naturellement en violet, rouge, jaune et vert avec des plantes et des feuilles, cuit à la vapeur pour les grands jours. On aime aussi le riz gluant grillé dans un tronc de bambou (cơm lam, keum-lame) : le bambou passe au feu, et le riz en ressort parfumé, à peine croustillant, à casser comme un pain.

Aux beaux jours, les familles partent en forêt cueillir pousses de bambou, champignons et herbes ; les rivières fournissent poissons et crevettes ; on élève cochon et volaille pour les fêtes. À table, l'alcool de riz (rượu, rou-ou) circule dans de petites coupes, accompagné de toasts et de chants. Boire ensemble, pour les Tày, ce n'est pas s'enivrer : c'est sceller l'amitié et honorer l'hôte.

Ce savoir de la vallée — quels fruits cueillir, quelle plante teint quelle couleur, quand ouvrir l'eau vers quelle terrasse — n'est écrit nulle part. Il vit dans les gestes, la voix des anciens et les chants. C'est un trésor fragile, transmis de mère en fille et de père en fils, aussi précieux que les tours des Chăm ou les broderies des H'Mông, même s'il ne se voit pas de loin.

Un peuple-pont

Les Tày occupent une place singulière : par leur nombre, leur langue taï, leur maîtrise du riz de vallée et leur longue familiarité avec le monde kinh, ils forment une sorte de pont entre la plaine et la haute montagne, entre la majorité et les peuples des cimes. Les connaître, c'est comprendre que le nord du Vietnam n'est pas un simple décor de cartes postales, mais une superposition vivante de cultures, chacune avec sa maison, sa langue, ses chants et ses esprits.

Le vietnamien à retenir

  • Tày (taï) — la plus grande minorité ethnique du Vietnam
  • dân tộc thiểu số (zân-tôp thi-ou sô) — minorité ethnique
  • nhà sàn (nia-sane) — la maison de bois sur pilotis
  • ruộng bậc thang (rou-ông bâk-thang) — les rizières en terrasses
  • then (thène) — le chant rituel sacré des Tày
  • đàn tính (dan-tinh) — le luth à calebasse qui accompagne le then
  • phi (fi) — les esprits qui peuplent le monde
  • lồng tồng (long-tong) — la fête agraire de printemps, « descendre aux champs »
  • chàm (tcham) — l'indigo, teinture bleue des vêtements
  • buffle : con trâu (kone-trô) — l'animal du labour des rizières
  • chợ phiên (tcheu-fiène) — le marché de montagne à jour fixe
  • núi (nou-i) — la montagne ; bản (bane) — le hameau, le village de montagne

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