🧑🤝🧑 Ethnies · A2
Les Kinh — le peuple majoritaire
Les Kinh (ou Việt) représentent environ 85 % de la population et vivent surtout dans les plaines et les deltas. Leur langue, le vietnamien, est la langue officielle du pays.
Imaginez une digue de terre qui serpente entre des rizières miroitantes au petit matin, la brume qui s'accroche encore aux banians, l'odeur de la fumée de bois et du riz qui cuit, le claquement lointain des sandales sur le sol battu d'une cour de village. Au milieu de tout cela, un grand toit courbe se dresse au-dessus des maisons basses : la maison communale, cœur battant de la communauté. Bienvenue chez les Kinh (prononcez « king »), aussi appelés người Việt (nen-vien, « les gens Viêt »), le peuple qui a donné son nom au pays et dont la culture, la langue et les paysages façonnent l'image même que le monde se fait du Vietnam.
Qui sont les Kinh ?
Les Kinh forment de très loin le groupe majoritaire du Vietnam : environ 85 % de la population, soit la grande majorité des habitants du pays. Officiellement, le Vietnam reconnaît 54 groupes ethniques (dân tộc, zân-tôp), et les Kinh en sont un — mais un groupe si nombreux et si central qu'on confond souvent, à tort, « vietnamien » et « kinh ». Les 53 autres groupes, les minorités ethniques (dân tộc thiểu số, zân-tôp thi-ou sô), vivent surtout dans les montagnes et les hautes terres, tandis que les Kinh occupent le terrain le plus convoité : les plaines et les deltas.
Leur berceau historique est le delta du fleuve Rouge (đồng bằng sông Hồng, dông-bang sông hông) au nord, autour de l'actuelle Hà Nội. De là, au fil des siècles, les Kinh se sont étendus vers le sud dans un long mouvement que les historiens appellent la « marche vers le sud » (Nam tiến, nam-tiên), atteignant peu à peu le delta du Mékong (đồng bằng sông Cửu Long, « delta des Neuf Dragons ») dans l'extrême sud. Aujourd'hui, on les trouve dans toutes les grandes villes — Hà Nội, Huế, Đà Nẵng, Sài Gòn / Thành phố Hồ Chí Minh — et le long de tout le littoral.
Le mot Kinh (京) signifie à l'origine « la capitale ». Il servait à distinguer les gens des plaines et des villes centrales, autour de la capitale, des populations des marges montagneuses. C'est une clé pour comprendre l'identité kinh : celle d'un peuple de plaine, d'eau et de rizières, tourné vers la culture urbaine et lettrée autant que vers le village.
La civilisation du riz
Impossible de comprendre les Kinh sans comprendre le riz (lúa pour la plante sur pied, gạ pour le grain décortiqué, cơm pour le riz cuit). La riziculture inondée n'est pas seulement une agriculture : c'est une civilisation entière, une façon d'organiser le temps, l'espace et les relations.
- La rizière inondée (ruộng, rou-ông) exige un travail collectif minutieux : construire et entretenir les digues, réguler l'eau, repiquer les jeunes plants à la main, courbé, les pieds dans la boue tiède.
- Le calendrier suit les moussons et les récoltes ; deux, parfois trois récoltes par an rythment la vie.
- L'eau est partout dans la langue et l'imaginaire. Le mot nước (nou-eup) signifie à la fois « eau » et « pays » : đất nước (dât-nou-eup), littéralement « terre et eau », veut dire « la patrie ». Dire son pays, c'est dire sa terre et son eau.
Cette dépendance à l'eau et au travail commun a forgé une éthique de solidarité et d'entraide, mais aussi de hiérarchie et d'ordre : il faut bien que quelqu'un décide quand ouvrir les vannes. De là naît l'importance de la communauté villageoise.
Le village, la maison communale et les ancêtres
Un vieux dicton dit : Phép vua thua lệ làng (fép-voua thoua lê-lang), « les lois du roi cèdent aux coutumes du village ». Le village (làng, lang) est l'unité de base de la vie kinh traditionnelle, souvent ceint d'une haie de bambous, refermé sur lui-même, quasi autonome.
Au centre du village se dresse le đình (dinh), la maison communale. C'est un vaste bâtiment de bois au toit incurvé, à la fois :
- temple dédié au génie tutélaire du village (thành hoàng, than-hoang), l'esprit protecteur des lieux ;
- mairie et lieu d'assemblée où les notables réglaient les affaires ;
- salle des fêtes pour les grandes cérémonies et les festivals (lễ hội, lê-hôy).
À côté du đình, on trouve souvent la pagode bouddhiste (chùa, tchoua) et de petits temples. Car la vie religieuse kinh est un tissage subtil : bouddhisme (Phật giáo), confucianisme (Nho giáo) et taoïsme (Đạo giáo), les « trois enseignements » (tam giáo), se mêlent au fond commun le plus vivace de tous, le culte des ancêtres.
Dans presque chaque foyer kinh, un autel des ancêtres (bàn thờ, ban-theu) occupe la place d'honneur : photos des défunts, bâtons d'encens, fruits, thé. On y « invite » les grands-parents et parents disparus lors des anniversaires de leur mort (ngày giỗ, ngaï-zô) et à chaque grande fête. L'idée est simple et profonde : les morts ne disparaissent pas, ils veillent, et il faut prendre soin d'eux comme ils prirent soin de nous. Cette piété filiale (hiếu, hi-ou) est peut-être la valeur la plus centrale de la culture kinh.
La langue vietnamienne, ciment du pays
Les Kinh parlent le vietnamien (tiếng Việt, tiêng-vien), langue officielle du pays et langue maternelle de la grande majorité des habitants. C'est une langue de la famille austroasiatique, et c'est une langue tonale : la même syllabe change complètement de sens selon la mélodie sur laquelle on la prononce. Le fameux exemple : ma peut vouloir dire, selon le ton, « fantôme » (ma), « mais » (mà), « joue » (má), « tombe » (mả), « cheval » (mã) ou « plant de riz » (mạ). Six tons, six mots.
Autre trait marquant : le vietnamien s'écrit aujourd'hui en alphabet latin, le chữ Quốc ngữ (tchu-couôp-ngu, « écriture de la langue nationale »), constellé d'accents (les dấu, zô) qui notent justement les tons. Ce système fut développé à partir du XVIIe siècle par des missionnaires, dont le jésuite Alexandre de Rhodes, puis généralisé bien plus tard. Auparavant, on écrivait avec des caractères d'origine chinoise (chữ Hán) et une écriture démotique adaptée, le chữ Nôm.
La langue porte l'histoire du peuple : des siècles d'échanges avec la Chine ont laissé un immense fonds de vocabulaire sino-vietnamien (từ Hán Việt), un peu comme le latin dans le français. Comprendre un mot vietnamien, c'est souvent entrevoir toute une couche d'histoire.
La famille et l'art de s'adresser
Un dernier trait, invisible mais capital : chez les Kinh, on ne dit presque jamais un simple « je » et « tu » neutres. La langue oblige à situer chacun dans une hiérarchie de parenté, même entre inconnus. On s'adresse à une personne plus âgée comme à un aîné ou un oncle, à une plus jeune comme à un cadet, à un vieillard comme à un grand-père.
- On appelle anh (agne) un homme un peu plus âgé (« grand frère »), chị (tchi) une femme un peu plus âgée (« grande sœur »).
- On appelle em (ème) une personne plus jeune (« petit frère / petite sœur »).
- On appelle ông (ông) et bà (ba) un grand-père et une grand-mère, mais aussi, poliment, tout homme et toute femme âgés.
- Pour dire « merci », on ajoute souvent ce terme de parenté : cảm ơn anh (kam-eune agne), « merci grand frère ».
Ainsi, parler vietnamien, c'est constamment reconnaître la place de l'autre dans une grande famille imaginaire. Cette piété du langage prolonge, dans chaque phrase, le respect des aînés et le culte des ancêtres. C'est peut-être là, plus que dans les temples ou les rizières, que se love le cœur de la culture kinh.
Une culture partout présente
Parce qu'ils sont majoritaires et installés dans les centres, les Kinh ont produit ce que l'on considère souvent comme la « culture nationale » vietnamienne — sans que cela retire rien à la richesse propre des minorités.
- La cuisine : le phở (feu), soupe de nouilles au bœuf ou au poulet ; le bánh mì (bang-mi), sandwich né de la rencontre avec la baguette française ; les nem / chả giò (rouleaux frits) ; l'omniprésente sauce de poisson (nước mắm, nou-eup-mam), signature du goût vietnamien ; l'art des herbes fraîches, de l'équilibre entre l'aigre, le salé, le sucré, le pimenté.
- Les fêtes : par-dessus tout le Tết (têt), le Nouvel An lunaire, où l'on rentre au village, nettoie l'autel des ancêtres, offre des enveloppes rouges (lì xì, li-si) aux enfants et mange le gâteau de riz gluant carré, le bánh chưng.
- Les arts : la poésie et les proverbes (ca dao, tục ngữ), le théâtre chanté (chèo, tuồng, cải lương), les marionnettes sur eau (múa rối nước, moua-rôy-nou-eup), spectacle unique né sur les rizières inondées, où les figurines dansent à la surface de l'eau.
- La tenue : l'áo dài (ao-zaï), longue tunique fendue portée sur un pantalon, devenue l'emblème de l'élégance vietnamienne.
Un mot d'équilibre
Dire que les Kinh sont majoritaires ne veut pas dire qu'ils sont « le vrai Vietnam » et les autres des figurants. Le Vietnam est une mosaïque : les Tày, les H'Mông, les Chăm, les Khmers et des dizaines d'autres peuples ont leurs langues, leurs habits, leurs dieux et leur génie propres. Mais parce que la langue kinh est la langue officielle, parce que leur riz nourrit les villes, parce que leur histoire est devenue le récit national, comprendre les Kinh, c'est tenir le fil principal à partir duquel on peut ensuite explorer, avec respect et curiosité, tous les autres.
Le vietnamien à retenir
- người Việt (nen-vien) — les Kinh, littéralement « les gens Viêt »
- dân tộc (zân-tôp) — groupe ethnique, peuple
- tiếng Việt (tiêng-vien) — la langue vietnamienne
- làng (lang) — le village traditionnel
- đình (dinh) — la maison communale, cœur du village
- lúa (loua) — le riz sur pied ; cơm (keum) — le riz cuit
- nước (nou-eup) — l'eau, et aussi « pays »
- đất nước (dât-nou-eup) — la patrie, litt. « terre et eau »
- bàn thờ (ban-theu) — l'autel des ancêtres
- hiếu (hi-ou) — la piété filiale, respect des parents et aînés
- Tết (têt) — le Nouvel An lunaire, la plus grande fête
- áo dài (ao-zaï) — la longue tunique traditionnelle