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Les Chăm
Les Chăm sont les héritiers du royaume du Champa, qui régna sur le centre du Vietnam pendant plus de mille ans. Beaucoup sont hindous ou musulmans, et leurs tours-temples en brique se dressent encore, comme à Mỹ Sơn.

Redescendez des montagnes, longez la côte centrale du Vietnam, là où le sable est blond et le soleil brûlant. Soudain, au sommet d'une colline ou au bord d'une vallée, se dressent des tours de brique rouge patinées par les siècles, élancées vers le ciel, couvertes de sculptures de danseuses, de dieux et de fleurs de pierre. Ce ne sont ni des pagodes ni des temples chinois : ce sont des sanctuaires hindous, vestiges d'un royaume oublié. Bienvenue dans le monde des Chăm (prononcez « tcham »), héritiers du Champa.
Les héritiers d'un royaume
Les Chăm (ou Cham) sont les descendants du royaume du Champa (Chăm Pa), une puissante civilisation qui régna pendant plus de mille ans sur le centre de l'actuel Vietnam, à peu près du littoral de Đà Nẵng jusque vers le sud. Ce n'était pas un peuple des marges, mais un État maritime brillant : marins, marchands, bâtisseurs, tournés vers la mer et vers l'Inde plus que vers la Chine.
Le Champa commerçait avec tout l'océan Indien et le monde malais ; ses ports voyaient passer épices, bois précieux, ivoire et céramiques. De l'Inde, les Chăm reçurent une immense influence : l'hindouisme, l'écriture d'origine indienne, l'art des temples, le sanskrit des inscriptions. Au fil des siècles, poussé par l'expansion des Kinh vers le sud (le fameux Nam tiến, la « marche vers le sud »), le royaume recula puis s'éteignit. Mais son peuple, sa langue et sa foi ont survécu.
Aujourd'hui, les Chăm vivent surtout dans les provinces du centre-sud, comme Ninh Thuận et Bình Thuận, ainsi que dans le delta du Mékong et jusqu'au Cambodge voisin. Ils sont l'un des rares peuples du Vietnam à porter la mémoire vivante d'un ancien royaume disparu.
Une langue venue d'ailleurs
La langue chăm (tiếng Chăm) appartient à la famille austronésienne — la même immense famille que le malais, l'indonésien, le tagalog des Philippines ou le malgache de Madagascar. C'est une singularité frappante : au milieu de peuples de langues austroasiatique (Kinh), taï (Tày) ou hmong-mien (H'Mông), les Chăm parlent une langue cousine de celles des grands archipels du Pacifique et de l'océan Indien. Leur langue rappelle, à elle seule, leur passé de navigateurs.
Les Chăm ont aussi une écriture propre, dérivée des écritures indiennes (de type brahmique), aux lettres rondes et déliées, très différente de l'alphabet latin du vietnamien. Des inscriptions anciennes, gravées dans la pierre en chăm et en sanskrit, ont permis aux savants de reconstituer l'histoire du Champa. Peu de peuples au Vietnam possèdent une tradition écrite aussi ancienne et distincte.
Deux fois croyants : hindous et Bani
Fait rare et fascinant : la religion des Chăm est double. Séparés par l'histoire, ils se répartissent aujourd'hui en deux grandes traditions.
- Les Chăm Balamon (de « brahmane ») perpétuent une forme d'hindouisme local, hérité du Champa : culte de Shiva avant tout, des divinités indiennes réinterprétées, et vénération de figures royales déifiées. Leurs prêtres, les temples-tours et les grandes cérémonies gardent vivante cette religiosité venue de l'Inde il y a plus d'un millénaire.
- Les Chăm Bani pratiquent une forme d'islam ancienne et très particulière, adaptée au terroir chăm, mêlée de coutumes locales — distincte de l'islam plus orthodoxe pratiqué par une partie des Chăm du sud.
Cette coexistence de l'hindouisme et de l'islam au sein d'un même peuple est unique au Vietnam. Elle raconte des siècles d'échanges avec l'Inde d'abord, puis avec le monde marchand musulman de l'océan Indien.
Les tours de brique, prières de terre cuite
Le plus grand héritage visible des Chăm, ce sont leurs tours-temples (tháp Chăm, thap-tcham), sanctuaires de brique rouge dressés vers le ciel. Deux noms résonnent par-dessus tous :
- Mỹ Sơn (mi-seune), une vallée sacrée blottie entre les collines, ancien grand centre religieux du Champa, où subsiste tout un ensemble de tours et de temples — un site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO.
- Po Nagar (po-nagar), le sanctuaire dominant la ville de Nha Trang, dédié à une grande déesse mère du pays chăm, encore un lieu de culte vivant.
Ces tours fascinent par une prouesse technique : elles sont bâties en briques si serrées qu'on distingue à peine les joints, comme si le mur était d'un seul bloc. La façon exacte dont les Chăm assemblaient et « soudaient » leurs briques reste en partie un mystère pour les archéologues, ce qui n'a fait qu'ajouter à leur aura. Chaque tour (kalan) abritait une divinité et un linga, symbole de Shiva ; l'entrée regarde l'est, vers le soleil levant.
L'art de la pierre et de la danse
Autour et sur ces temples, les Chăm ont déployé une sculpture d'une élégance rare : grès et brique se couvrent de danseuses célestes (apsara), de dieux, de lions, de makaras (monstres aquatiques), de seins et de hanches sculptés avec une sensualité toute indienne. Ces œuvres, dont beaucoup sont rassemblées au musée de la sculpture cham de Đà Nẵng, comptent parmi les plus beaux témoignages de l'art de l'Asie du Sud-Est.
De cet art naît aussi la danse apsara, la danse des nymphes célestes : bras ondulants, mains aux doigts recourbés, poses inspirées directement des figures gravées dans la pierre. Aujourd'hui encore, lors des grandes fêtes chăm, des danseuses en costume traditionnel font revivre ces gestes millénaires, accompagnées de tambours et de la ganaine (hautbois).
Fêtes, tissage et vie chăm aujourd'hui
La grande fête des Chăm Balamon est le Katé (katé), célébré à l'automne : on gravit les tours-temples, on offre aux divinités et aux rois défunts des mets, des étoffes et des prières, on danse, on joue de la musique, on partage la fête entre les villages. C'est le moment où la mémoire du Champa redevient présente et joyeuse.
Les Chăm sont aussi d'excellents artisans. Leur tissage est réputé : dans des villages comme Mỹ Nghiệp, les femmes tissent au métier des étoffes aux motifs géométriques colorés, brocarts et pagnes portés lors des cérémonies. On connaît aussi leur poterie ancestrale, façonnée à la main sans tour, en tournant autour de la pièce plutôt qu'en la faisant tourner — un savoir-faire d'une rare antiquité.
Aujourd'hui, les Chăm forment une minorité relativement modeste par le nombre, mais immense par l'héritage. Ils gardent leur langue, leurs écritures, leurs religions, leurs fêtes et leurs métiers, entre les tours rouges du passé et la vie villageoise du présent.
Traces chăm dans le Vietnam d'aujourd'hui
L'empreinte du Champa ne se limite pas aux Chăm eux-mêmes : elle irrigue discrètement toute la culture du centre du Vietnam. Bien des noms de lieux, des rythmes, des saveurs et des cultes de la côte centrale gardent une couleur chăm. Les paysans kinh installés sur d'anciennes terres du Champa ont parfois repris à leur compte des divinités locales : ainsi la déesse Thiên Y A Na (thiène-i-a-na), vénérée à Po Nagar, est une figure où se superposent la déesse chăm et une déesse mère vietnamienne. Le passé n'a pas été effacé ; il a été absorbé, réinterprété, prolongé.
On croise aussi l'héritage chăm dans certains savoirs pratiques : la maîtrise de l'irrigation en climat sec, la construction de retenues d'eau, l'art de faire pousser dans une terre aride du sud-centre. Là où il pleut peu, autour de Phan Rang, les Chăm ont depuis longtemps apprivoisé la sécheresse, cultivant la vigne, les fruits et surveillant le moindre filet d'eau.
Un peuple qui se tient debout
Il faut se garder d'un regard purement nostalgique. Les Chăm ne sont pas un peuple-musée : ce sont des familles bien vivantes, des villages actifs, des jeunes qui apprennent leur langue et leur écriture à côté du vietnamien, des artisans qui vendent leurs brocarts, des fidèles qui montent aux tours pour Katé chaque année. Le Champa est tombé il y a des siècles, mais être chăm aujourd'hui, c'est porter avec fierté une double appartenance : citoyens du Vietnam moderne et héritiers d'un vieux royaume de l'océan Indien.
Un royaume dans la mémoire
Se promener au coucher du soleil parmi les tours de Mỹ Sơn, quand la brique rougeoie et que les nymphes de pierre semblent bouger dans l'ombre, c'est comprendre quelque chose d'essentiel : le Vietnam n'a pas toujours été un seul pays d'une seule culture. Il fut aussi le sol d'un royaume tourné vers l'Inde et la mer, dont les héritiers vivants, les Chăm, entretiennent encore la flamme. Les connaître, c'est ajouter à la mosaïque vietnamienne une couleur qu'on n'attendait pas : celle des dieux hindous, des lettres rondes et des tours qui montent vers le soleil levant.
Le vietnamien à retenir
- Chăm (tcham) — le peuple héritier du royaume du Champa
- Chăm Pa (tcham-pa) — le Champa, l'ancien royaume du centre du Vietnam
- tháp Chăm (thap-tcham) — les tours-temples chăm en brique rouge
- Mỹ Sơn (mi-seune) — la vallée sacrée classée à l'UNESCO
- Po Nagar (po-nagar) — le grand sanctuaire de la déesse mère à Nha Trang
- Chăm Balamon (tcham-balamone) — les Chăm hindous, « brahmanistes »
- Chăm Bani (tcham-bani) — les Chăm de tradition musulmane locale
- Katé (katé) — la grande fête d'automne des Chăm Balamon
- apsara (apsara) — la danse et les nymphes célestes sculptées
- linga (linga) — le symbole de Shiva abrité dans les tours
- Ninh Thuận (nine-thoua-ane) — la province cœur du pays chăm actuel
- gạch (gak) — la brique, matériau des tours millénaires