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Les Khmers Krom

Les Khmers Krom sont des Khmers vivant dans le delta du Mékong, dans le sud du Vietnam. Bouddhistes theravada, ils entretiennent de superbes pagodes dorées, cœur de la vie du village.

Les Khmers Krom

Descendez tout au sud du Viêt Nam, là où le Mékong s'évase en neuf bras avant de se dissoudre dans la mer, et vous entrez dans un monde qui ne ressemble à aucun autre coin du pays. L'air y est plus lourd, plus sucré ; les cocotiers se penchent sur des canaux couleur de thé au lait ; et, au détour d'une rizière plate à perte de vue, surgit soudain une flèche dorée qui monte vers le ciel comme une flamme. Ce n'est pas une pagode vietnamienne aux toits sobres et courbes. C'est un temple khmer, aux frontons ciselés de serpents nāga et de divinités dansantes, coiffé d'or et de rouge. Vous êtes chez les Khmers Krom (người Khmer, prononcé « nga-eu Khmère »), un peuple qui vit ici depuis bien avant que le mot « Viêt Nam » n'existe, et dont la vie tourne encore aujourd'hui autour du bouddhisme, du riz et de la pagode.

Un peuple du delta, entre deux mondes

Les Khmers Krom sont les Khmers du delta du Mékong. Le mot Krom signifie « d'en bas », « du sud » : ce sont, littéralement, « les Khmers d'en bas », par opposition aux Khmers du Cambodge voisin. Ils partagent avec eux la langue, l'écriture ronde et bouclée héritée de l'Inde, la religion et une bonne partie des coutumes. Mais ils sont citoyens vietnamiens, installés de longue date dans les provinces du sud comme Trà Vinh, Sóc Trăng, Bạc Liêu, An Giang ou Kiên Giang. Leur histoire est celle d'une région qui fut d'abord une marge de l'ancien monde khmer, avant de devenir, au fil des siècles, la pointe méridionale du pays viet.

Ce statut d'entre-deux se lit partout. Au marché, une grand-mère vend ses beignets en passant sans effort du vietnamien au khmer selon l'acheteur. Dans une même famille, on fête à la fois le Nouvel An lunaire vietnamien (Tết) et le Nouvel An khmer. Les enfants apprennent l'alphabet latin adapté du vietnamien à l'école publique, et l'écriture khmère à la pagode, le soir ou pendant les vacances. Cette double appartenance n'est pas vécue comme un déchirement mais comme une richesse tranquille : on est du delta, on est vietnamien, on est khmer, et tout cela tient ensemble.

  • Ils font partie des 54 groupes ethniques officiellement reconnus au Viêt Nam.
  • Leur foyer est le delta du Mékong (đồng bằng sông Cửu Long, « la plaine du fleuve aux Neuf Dragons »), tout au sud.
  • Ils sont majoritairement bouddhistes theravada, comme les Thaïlandais, les Laotiens et les Cambodgiens — et non mahayana comme la majorité des Vietnamiens.

La pagode, cœur battant du village

Pour comprendre les Khmers Krom, il faut entrer dans une de leurs pagodes, la chùa en vietnamien, le wat dans la tradition khmère. Ce n'est pas seulement un lieu de culte : c'est le centre de gravité de toute la communauté. Le terrain de la pagode abrite l'école du soir, la bibliothèque de manuscrits sur feuilles de palmier, la salle des fêtes, parfois le seul grand arbre à l'ombre duquel se réunir. Quand un enfant naît, quand quelqu'un meurt, quand vient la saison des pluies, c'est vers la pagode qu'on se tourne.

L'architecture, elle, coupe le souffle. Les toits se superposent en gradins pointus, ornés à leurs angles de nāga, ces serpents mythiques à plusieurs têtes qui, selon la légende, protégèrent le Bouddha en méditation en déployant leur capuchon au-dessus de lui. Les murs sont couverts de fresques racontant la vie du Bouddha ; l'or domine, éclatant sous le soleil. À l'intérieur, une grande statue du Bouddha assis, serein, la main touchant la terre. L'odeur d'encens et de bois ciré flotte en permanence.

Au cœur de cette vie religieuse, il y a les moines (sư sãi), reconnaissables à leur robe safran ou orange vif. Chez les Khmers Krom, comme dans tout le bouddhisme theravada, il est traditionnel qu'un jeune homme entre au monastère pour une période — quelques semaines, quelques mois, parfois plusieurs années. On y apprend à lire le khmer et le pali, on y étudie les textes, on y apprend surtout à devenir un homme de bien. Un fils qui « prend la robe » fait honneur à sa famille ; on dit que ce mérite rejaillit sur ses parents. Chaque matin, les moines partent pieds nus dans le village recueillir leur nourriture dans un bol : les villageois déposent une louche de riz, un fruit, un peu de poisson, et gagnent en retour un peu de mérite spirituel. Ce geste quotidien, silencieux, tisse le lien entre le temple et le village mieux que tout discours.

Le rythme des fêtes

La vie khmère krom est ponctuée de grandes fêtes qui rythment l'année et qu'aucun visiteur du delta n'oublie. La plus importante est le Chôl Chnam Thmây, le Nouvel An khmer, célébré à la mi-avril, à la fin de la saison sèche, quand la terre attend la pluie. On nettoie la maison, on revêt ses plus beaux habits, on apporte des offrandes à la pagode, on s'asperge d'eau parfumée pour se purifier et se souhaiter bonheur et fraîcheur pour l'année qui vient. Trois jours durant, la pagode déborde de musique, de danses, de rires et d'encens.

Vient ensuite le Sen Đôn Ta, la fête des ancêtres, cousine du « jour des morts » : on honore les parents disparus, on leur offre du riz et des mets, on croit qu'à cette période les âmes reviennent visiter les vivants. C'est un moment grave et doux à la fois, tout de respect filial.

Et puis il y a la plus spectaculaire, l'Óoc Om Bóc, la fête de la vénération de la Lune, à la pleine lune d'automne. On remercie la Lune pour les récoltes et l'eau. À Sóc Trăng, elle culmine avec les fameuses courses de pirogues (ghe ngo) : de longues embarcations effilées, décorées de couleurs vives, où des dizaines de rameurs pagayent à l'unisson au rythme des tambours et des cris, dans un vacarme joyeux. Des milliers de spectateurs se pressent sur les berges. C'est de l'ethnographie vivante, mais c'est d'abord une immense fête populaire.

  • Chôl Chnam Thmây — le Nouvel An khmer, à la mi-avril, avec ses aspersions d'eau.
  • Sen Đôn Ta — la fête des ancêtres, tournée vers les défunts.
  • Óoc Om Bóc — la vénération de la Lune et les courses de pirogues.

Le riz, l'eau et la table

Comme partout dans le delta, la vie matérielle repose sur le riz (lúa sur pied, gạo une fois décortiqué, cơm une fois cuit). Le delta du Mékong est le grenier du Viêt Nam, et les Khmers Krom y sont paysans depuis des générations. Deux, parfois trois récoltes par an, au rythme des crues et des pluies. Le paysage tout entier est fait de rizières, de canaux, de digues basses et de bacs qui traversent les bras du fleuve.

La cuisine khmère krom mêle les saveurs du delta et des touches proprement khmères. On y retrouve le poisson d'eau douce sous toutes ses formes, la pâte de poisson fermentée (le prahok khmer, cousin du mắm vietnamien) au goût puissant qui parfume les plats, les currys parfumés au lait de coco, les nouilles épaisses. Le bún nước lèo de Sóc Trăng, une soupe de vermicelles au bouillon de poisson fermenté et à la citronnelle, est emblématique de cette rencontre entre cultures. Douceur du sud, richesse des herbes, force du poisson fermenté : on goûte, dans une assiette, toute une histoire.

Une langue et une écriture bien à eux

Pour l'apprenant, les Khmers Krom rappellent une vérité essentielle : le Viêt Nam n'est pas monolingue. Ici, on parle khmer, une langue de la famille môn-khmer, totalement différente du vietnamien par ses sons et sa grammaire, et écrite avec un alphabet arrondi hérité de l'Inde ancienne, que l'on retrouve aussi sur les temples d'Angkor. Beaucoup de Khmers Krom sont naturellement bilingues, passant du khmer à la maison et à la pagode au vietnamien à l'école, au travail, à l'administration.

C'est une belle leçon d'humilité et d'ouverture : apprendre le vietnamien, c'est apprendre la langue nationale d'un pays où résonnent aussi des dizaines d'autres langues, chacune portant sa vision du monde. Quand vous croiserez, dans une rue de Trà Vinh, une pagode dorée entre deux cocotiers, souvenez-vous que derrière ses murs se transmet, à voix basse et depuis des siècles, une autre langue, une autre écriture, un autre calendrier — et que tout cela est, aussi, le Viêt Nam.

Le vietnamien à retenir

  • người Khmer (nga-eu Khmère) — les Khmers, l'un des 54 groupes ethniques
  • Khmer Krom (Khmère krom) — les « Khmers d'en bas », ceux du delta
  • đồng bằng sông Cửu Long (dong bang song kou-ou long) — le delta du Mékong, « la plaine du fleuve aux Neuf Dragons »
  • chùa (tchou-a) — la pagode, cœur du village
  • sư sãi (seu saï) — les moines bouddhistes
  • Phật giáo (feut zao) — le bouddhisme
  • lúa (lou-a) — le riz sur pied ; gạo (gao) — le riz décortiqué ; cơm (keum) — le riz cuit
  • ghe ngo (gué ngo) — la pirogue de course des fêtes
  • Sóc Trăng (sók trang) — province emblématique des Khmers Krom
  • Trà Vinh (tra vinh) — autre grand foyer khmer krom
  • Tết (tết) — le Nouvel An lunaire vietnamien
  • cảm ơn (cam eune) — merci, un mot qui ouvre toutes les portes

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