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Les Ê Đê et les peuples des hauts plateaux

Les Ê Đê (Rade) sont un peuple des hauts plateaux du centre, traditionnellement matrilinéaire : l'héritage passe par les femmes. Ils vivent dans de longues maisons sur pilotis et sont réputés pour leurs gongs, inscrits au patrimoine de l'UNESCO.

Les Ê Đê et les peuples des hauts plateaux

Montez sur les hauts plateaux du centre du Viêt Nam, ces terres rouges d'altitude que les Vietnamiens appellent Tây Nguyên (« les hautes terres de l'Ouest »), et le paysage change du tout au tout. Fini le vert tendre des rizières inondées : ici, la terre est ocre, presque rouge sang à cause de la latérite volcanique ; l'air est plus frais, les collines ondulent, plantées de caféiers et de poivriers. Et le soir, quand la lumière tombe, monte parfois un son grave, métallique, hypnotique, qui semble sortir de la terre elle-même : le chant des gongs (cồng chiêng). Vous êtes au pays des Ê Đê, des Gia Rai, des Ba Na et de bien d'autres peuples des hauts plateaux — des cultures d'une richesse stupéfiante, où les femmes tiennent la maison, où l'on vit dans de longues maisons de bois sur pilotis, et où la musique n'est pas un divertissement mais un langage sacré.

Un autre Viêt Nam, sur les hauteurs

Les hauts plateaux du centre couvrent plusieurs provinces, dont Đắk Lắk, dont la capitale Buôn Ma Thuột est aussi la capitale vietnamienne du café. C'est le foyer de dizaines de groupes ethniques. Les plus nombreux et les plus connus sont les Ê Đê (aussi appelés Rade), les Gia Rai (ou Jarai) et les Ba Na (ou Bahnar). Ces peuples ne sont pas venus s'installer là récemment : ils habitent ces montagnes depuis des temps immémoriaux, bien avant que les basses terres viet ne s'étendent vers le sud. Leurs langues appartiennent, selon les groupes, aux familles austronésienne (comme les Ê Đê et les Gia Rai, cousins linguistiques lointains des Malais et des Indonésiens) ou môn-khmer (comme les Ba Na).

Pour l'apprenant de vietnamien, c'est une découverte : le pays qu'on imagine parfois d'un seul bloc est en réalité une mosaïque de peuples, de langues et de manières de vivre. Le vietnamien est la langue nationale, celle de l'école, de l'administration, de la télévision, mais dans un village ê đê, c'est la langue ê đê qu'on entend d'abord, chantante et pleine de sons inconnus au vietnamien.

  • Tây Nguyên — les hauts plateaux du centre, terres rouges d'altitude.
  • Ê Đê, Gia Rai, Ba Na — parmi les principaux peuples de la région.
  • Buôn Ma Thuột — grande ville de Đắk Lắk et capitale du café.

Quand ce sont les femmes qui transmettent

Voici sans doute le trait le plus fascinant de la société ê đê : elle est matrilinéaire. Cela veut dire que la filiation, le nom et l'héritage se transmettent par les femmes, non par les hommes. Un enfant appartient au clan de sa mère ; ce sont les filles qui héritent de la maison, des biens précieux, des jarres et des gongs qui font la fortune d'une famille. Et — détail qui surprend souvent — c'est traditionnellement la femme qui « demande » l'homme en mariage, et non l'inverse. Après le mariage, c'est le mari qui vient vivre dans la maison de la famille de son épouse.

Attention à ne pas confondre : matrilinéaire ne veut pas dire que les femmes commandent tout. Les hommes gardent un grand rôle, notamment dans les affaires du village et les cérémonies. Mais la maison, la mémoire du clan, la continuité de la lignée passent par les femmes. C'est un renversement complet par rapport à la société viet des basses terres, traditionnellement patrilinéaire et confucéenne, où c'est le fils qui perpétue le nom et honore les ancêtres. Deux visions du monde coexistent ainsi dans un même pays.

Dans une famille ê đê, la grand-mère maternelle est souvent la figure centrale, gardienne de la maison longue et de sa mémoire. Autour d'elle vivent ses filles, ses gendres, ses petits-enfants : plusieurs générations sous un même toit — un toit très, très long.

La maison longue, un village sous un seul toit

Car il faut parler de la maison longue (nhà dài, « maison longue » en vietnamien). C'est l'emblème de l'habitat ê đê et l'une des plus belles inventions architecturales du Viêt Nam. Imaginez une grande maison de bois montée sur pilotis, au toit de chaume ou de tôle, et surtout d'une longueur étonnante : à mesure que la famille s'agrandit, que les filles se marient et amènent leur époux, on rallonge la maison d'une travée. Certaines maisons longues atteignaient ainsi plusieurs dizaines de mètres, abritant sous un seul toit toute une grande famille matrilinéaire, sur trois ou quatre générations.

On y monte par un escalier taillé dans un tronc, dont les marches sont souvent ornées de motifs : deux seins ou un croissant de lune, symboles de la femme et de la maternité qui gouvernent la maisonnée. À l'intérieur, une longue galerie commune — le gah, espace social où l'on reçoit, où l'on discute, où sont exposés les biens précieux — précède les alcôves privées des couples. L'ensemble est fait de bois, de bambou, de rotin, sans un clou parfois, et respire la fraîcheur et le calme. Vivre dans une maison longue, c'est vivre ensemble, au vu et au su de tous, dans une intimité collective très différente de nos cloisons occidentales.

Le chant des gongs, patrimoine de l'humanité

Fermez les yeux, maintenant, et écoutez. Sur les hauts plateaux, la musique la plus sacrée est celle des gongs de bronze (cồng chiêng). Un ensemble de gongs, ce sont plusieurs instruments de tailles différentes, chacun donnant une note, joués par plusieurs personnes qui s'accordent en un tissu sonore complexe et envoûtant — un peu comme un gamelan indonésien, mais propre à ces montagnes. Le son est grave, vibrant, il se propage loin dans la nuit et fait résonner la poitrine.

Chez les Ê Đê, les Gia Rai, les Ba Na et leurs voisins, les gongs ne servent pas à « faire un concert ». Ils accompagnent les grands moments de la vie et du calendrier : les naissances, les mariages, les funérailles, les sacrifices de buffle, les fêtes de la récolte, l'inauguration d'une maison. Chaque occasion a ses rythmes. On croit que les gongs parlent aux esprits, qu'ils portent les prières jusqu'aux ancêtres et aux divinités. Un beau jeu de gongs est une richesse familiale précieuse, transmise de génération en génération.

Cet art est si remarquable que l'UNESCO a inscrit l'espace culturel des gongs des hauts plateaux du centre du Viêt Nam sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. C'est une reconnaissance mondiale d'une tradition longtemps méconnue, et une invitation à protéger ces cultures fragiles, aujourd'hui bousculées par la modernité, les plantations de café et l'exode des jeunes vers les villes.

  • Les gongs (cồng chiêng) sont joués en ensemble, chacun une note.
  • Ils accompagnent les rites : naissances, mariages, funérailles, récoltes.
  • Leur espace culturel est inscrit au patrimoine immatériel de l'UNESCO.

Les voisins des hauteurs : Gia Rai, Ba Na et les autres

Les Ê Đê ne sont pas seuls sur ces hauteurs. Leurs voisins les plus proches, les Gia Rai (ou Jarai), sont eux aussi de langue austronésienne et de tradition matrilinéaire ; ils vivent surtout autour de la province de Gia Lai, à laquelle ils ont donné leur nom, et sont connus pour leurs villages ordonnés autour d'une haute maison commune au toit pointu et effilé, la nhà rông, qui domine le paysage comme une flèche de bois. Les Ba Na (ou Bahnar), de langue môn-khmer, partagent cette architecture spectaculaire de la maison commune, lieu des réunions, des rites et de l'accueil des hôtes. On croise encore, sur les plateaux, les Xơ Đăng, les Mnông, les Cơ Ho et bien d'autres peuples, chacun avec sa langue, ses costumes tissés de motifs géométriques, ses fêtes.

Ce qui frappe, quand on découvre cette mosaïque, c'est à quel point elle diffère du Viêt Nam des basses terres. Ici, pas de pagodes courbes ni de rizières inondées à perte de vue, mais des maisons de bois perchées, des tombeaux ornés de statues funéraires sculptées à la hache, des forêts habitées d'esprits, et cette musique de bronze qui monte dans la nuit. C'est un autre versant de l'âme du pays, plus ancien peut-être, et longtemps resté à l'écart des grands courants venus du delta et de la Chine.

Café, buffles et esprits de la forêt

La vie quotidienne, elle, tourne autour de la terre rouge. Les hauts plateaux sont le cœur de la culture du café (cà phê) au Viêt Nam, aujourd'hui l'un des premiers exportateurs mondiaux. Les peuples des hauts plateaux cultivent aussi le riz de montagne, le maïs, le poivre, et élèvent le buffle (con trâu), animal précieux entre tous, qui laboure les champs et dont le sacrifice, lors des grandes fêtes, scelle l'alliance entre les hommes, les ancêtres et les esprits.

Car la spiritualité de ces peuples est profondément animiste : le monde est peuplé d'esprits (les yang), dans la forêt, la rivière, la montagne, la maison, le riz. On les respecte, on les nourrit d'offrandes, on boit ensemble le vin de riz aspiré à la paille dans une grande jarre commune (rượu cần), geste de convivialité et de communion qui scelle les fêtes et les visites. Boire au rượu cần avec les habitants d'un village, c'est être accueilli comme un des leurs.

En apprenant le vietnamien, on apprend donc bien plus qu'une langue : on entrouvre la porte d'un pays pluriel, où les basses terres rizicoles des Viet côtoient les hauteurs rouges des Ê Đê, où résonnent des gongs millénaires et où, dans certaines maisons très longues, ce sont encore les femmes qui gardent la mémoire du clan.

Le vietnamien à retenir

  • Tây Nguyên (taï ngou-yène) — les hauts plateaux du centre, « les hautes terres de l'Ouest »
  • Ê Đê (ê dê) — le peuple ê đê (rade), à la société matrilinéaire
  • Gia Rai (za raï) — peuple voisin, austronésien comme les Ê Đê
  • Ba Na (ba na) — autre grand peuple des hauts plateaux (môn-khmer)
  • nhà dài (nia zaï) — la « maison longue » sur pilotis
  • nhà sàn (nia sane) — la maison sur pilotis en général
  • cồng chiêng (kong tchi-eng) — les gongs de bronze, classés à l'UNESCO
  • con trâu (kone trô) — le buffle, animal précieux des sacrifices
  • rượu cần (zeu-ou kane) — le vin de riz aspiré à la paille dans la jarre
  • cà phê (ka fê) — le café, richesse des hauts plateaux
  • Buôn Ma Thuột (bouone ma tou-ote) — grande ville et capitale du café
  • buôn (bouone) — le village, en langue ê đê, qu'on retrouve dans les noms de lieux

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