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Le Đổi Mới — le Renouveau
Lancées en 1986, les réformes du Đổi Mới (« Renouveau ») ouvrirent le Vietnam à l'économie de marché tout en gardant un État socialiste. En quelques décennies, le pays passa de la pauvreté à une croissance rapide.
Tenez-vous un soir sur un pont de Sài Gòn ou de Hà Nội et regardez la ville : les enseignes lumineuses, les tours de verre, le fleuve de scooters qui coule sans fin, les cafés bondés où la jeunesse pianote sur son téléphone. Difficile d'imaginer que, il y a quelques décennies à peine, ce même pays comptait parmi les plus pauvres du monde, avec des files d'attente devant les magasins et des tickets de rationnement pour acheter du riz. Ce qui a transformé le Vietnam en l'un des pays les plus dynamiques d'Asie porte un nom simple et lumineux : le Đổi Mới (« dôï mœï »), que l'on traduit par « le Renouveau » ou « la Rénovation ». C'est l'histoire d'un pays qui, au milieu des années 1980, a décidé de changer de cap sans renier son identité — et qui, ce faisant, a soulevé des millions de personnes hors de la misère.
Le Vietnam au bord du gouffre
Pour saisir l'ampleur du Đổi Mới, il faut se rappeler d'où venait le pays. Après la réunification de 1975, le Vietnam était épuisé par des décennies de guerre. L'économie fonctionnait selon un modèle de planification centralisée : l'État décidait de tout, fixait les prix, gérait les fermes collectives et les usines. Ce système, dans le contexte de l'après-guerre, d'un embargo commercial et d'une gestion rigide, produisit des résultats désastreux.
Dans la première moitié des années 1980, la situation devint critique. Les récoltes ne suffisaient pas, l'inflation s'emballait de façon vertigineuse, les magasins d'État étaient vides et l'on distribuait les produits de base au moyen de tickets de rationnement (tem phiếu). Le Vietnam, pays profondément agricole et fertile, en était réduit à manquer de riz. Il devenait clair, pour les dirigeants eux-mêmes, que l'on ne pouvait pas continuer ainsi.
1986 : le grand tournant
C'est lors d'un grand congrès du Parti, en 1986, que la décision historique est prise : lancer le Đổi Mới. Le mot est composé de đổi (« changer, échanger ») et de mới (« nouveau ») — littéralement « rendre nouveau », renouveler. L'idée n'est pas d'abandonner le socialisme ni de renverser l'État, mais de réformer en profondeur l'économie en y introduisant des mécanismes de marché. On parle souvent d'« économie de marché à orientation socialiste ».
Concrètement, plusieurs changements majeurs sont engagés au fil des années :
- Les paysans retrouvent le droit de cultiver leur terre et de vendre leur production, au lieu de tout remettre à la collectivité. L'effet est spectaculaire : la production de riz redémarre, et le Vietnam, qui manquait de nourriture, devient en quelques années l'un des grands exportateurs de riz du monde.
- Les entreprises privées et les petits commerces sont autorisés et encouragés. Chacun peut ouvrir son échoppe, sa gargote de phở, son atelier.
- Le pays s'ouvre aux investissements étrangers et au commerce international. Des usines s'installent, des marques du monde entier viennent produire au Vietnam.
- Peu à peu, le Vietnam renoue des relations diplomatiques et commerciales avec le reste du monde, y compris ses anciens adversaires.
L'État conserve le contrôle politique et garde la main sur des secteurs stratégiques, mais il libère l'énergie économique de la société. Et cette énergie était immense.
De la pauvreté à la croissance
Les résultats du Đổi Mới comptent parmi les transformations économiques les plus remarquables de l'époque contemporaine. En quelques décennies, le Vietnam est passé du statut de pays très pauvre à celui de pays à revenu intermédiaire, avec une croissance parmi les plus rapides et les plus régulières d'Asie. Des dizaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté. L'espérance de vie, l'accès à l'éducation, l'équipement des foyers ont progressé de façon considérable.
Le visage des villes en a été bouleversé. Là où s'étendaient des rues basses et grises se dressent aujourd'hui des tours de bureaux, des centres commerciaux, des ponts modernes. Les scooters (xe máy), symbole de cette nouvelle mobilité et de cette prospérité naissante, se sont multipliés par millions ; les embouteillages de deux-roues aux carrefours de Hà Nội et de Hô-Chi-Minh-Ville sont devenus une image emblématique du pays. Une classe moyenne est apparue, avide de consommation, de voyages, de smartphones. Le Vietnam est aujourd'hui un maillon important des chaînes de production mondiales : une part de nos vêtements, de nos chaussures, de nos appareils électroniques y est fabriquée.
Le riz retrouvé
De tous les effets du Đổi Mới, le plus parlant tient peut-être dans un grain de riz. Sous la planification, les paysans travaillaient des terres collectives et devaient livrer leur récolte à l'État à un prix fixé, sans grand intérêt à produire davantage. La réforme changea la donne : en rendant aux familles paysannes la responsabilité de leur parcelle et le droit de vendre leur surplus, elle réveilla d'un coup l'énergie des campagnes. Chacun avait désormais une raison concrète de mieux cultiver.
Le résultat fut saisissant. En quelques années à peine, le Vietnam passa de la pénurie — un pays qui devait importer du riz pour nourrir ses habitants — au statut de grand exportateur mondial de riz. Les rizières du delta du Mékong (Cửu Long, « les neuf dragons ») et du delta du fleuve Rouge se remirent à déborder. Pour un pays où le riz n'est pas seulement une nourriture mais un pilier de la culture — on ne dit pas « manger », on dit ăn cơm, « manger du riz » —, ce redressement avait une portée à la fois économique et profondément symbolique.
La vie quotidienne bouleversée
Le Đổi Mới ne se lit pas seulement dans les statistiques : il se lit dans les gestes de tous les jours. Les tickets de rationnement, autrefois précieusement conservés, disparurent des portefeuilles. Les marchés se remplirent de couleurs, de fruits, de légumes, de poissons ; les petites échoppes de rue, les gargotes de phở et de bún rouvrirent et se multiplièrent, redonnant aux trottoirs vietnamiens leur bouillonnement caractéristique.
Peu à peu, des objets qui semblaient inaccessibles entrèrent dans les foyers : la télévision, le réfrigérateur, puis le scooter (xe máy) pour tous, et enfin le téléphone portable, dont le Vietnam est devenu un utilisateur passionné. Une génération entière a ainsi grandi dans un pays radicalement différent de celui de ses parents. Les grands-parents se souviennent des files d'attente et des restrictions ; leurs petits-enfants commandent un café ou un plat sur une application, casque sur les oreilles. Rarement une société aura changé de visage aussi vite en une seule vie d'homme.
Une transformation, pas un conte de fées
Il serait naïf de présenter le Đổi Mới comme une histoire sans ombres. Cette croissance rapide s'est accompagnée de son lot de défis, que le pays affronte encore aujourd'hui : des inégalités entre les villes qui prospèrent et les campagnes plus lentes à en profiter, une pollution et un urbanisme parfois débridés, la pression sur l'environnement, et les tensions propres à toute société qui se transforme très vite. Le pays cherche son équilibre entre l'ouverture économique et le maintien d'un cadre politique dirigé par un parti unique.
Mais l'essentiel demeure : un pays qui, il y a une génération, ne parvenait pas à nourrir ses habitants, est devenu un acteur confiant et prospère de l'économie mondiale, sans passer par l'effondrement. Cette capacité à changer profondément tout en assurant une certaine continuité, à conjuguer le socle socialiste et le dynamisme marchand, est au cœur de l'identité du Vietnam d'aujourd'hui.
Un pays jeune et tourné vers l'avenir
Ce qui frappe le voyageur au Vietnam, c'est l'énergie du pays : sa population très jeune, son goût du travail et des affaires, son optimisme. Dans les cafés branchés de Sài Gòn, on croise des start-uppeurs ; dans les campagnes, on voit des rizières côtoyer des zones industrielles ; partout, on sent un pays qui avance vite. Cette effervescence, c'est l'enfant direct du Đổi Mới.
Ce dynamisme se double d'une soif d'éducation remarquable : les familles vietnamiennes investissent énormément dans l'école de leurs enfants, dans les langues étrangères, dans les études à l'étranger. C'est aussi cela, l'esprit du Renouveau : la conviction que le travail, l'apprentissage et l'ouverture au monde peuvent, en une génération, changer le destin d'une famille comme celui d'un pays.
La prochaine fois que vous siroterez un cà phê sữa đá dans une rue vibrante du Vietnam, en regardant passer le fleuve des scooters, souvenez-vous que cette scène ordinaire est le fruit d'une décision audacieuse prise en 1986. Le Renouveau n'a pas été un slogan : il a redessiné la vie quotidienne de tout un peuple. Đổi Mới — rendre nouveau. Peu de mots ont autant tenu leur promesse.
Le vietnamien à retenir
- Đổi Mới (dôï mœï) — « le Renouveau », les réformes lancées en 1986
- đổi (dôï) — changer, échanger
- mới (mœï) — nouveau
- kinh tế (kinh té) — l'économie
- thị trường (thi trœng) — le marché
- phát triển (phat triên) — le développement, la croissance
- đầu tư (dôou tou) — l'investissement
- xe máy (xe maï) — le scooter, la moto (omniprésents)
- giàu (zaou) — riche
- nghèo (ngèo) — pauvre
- gạo (gao) — le riz (grain cru) ; le Vietnam en est grand exportateur
- mở cửa (mœ cua) — « ouvrir la porte », l'ouverture (au monde, au marché)