📜 Histoire · B2
La dynastie Nguyễn
La dynastie Nguyễn (1802–1945) fut la dernière dynastie impériale et unifia le pays sous son nom actuel, le Vietnam. Ses empereurs régnèrent depuis Huế, jusqu'à l'abdication de Bảo Đại en 1945.
Imaginez une cité impériale ceinte de hautes murailles et de douves, un drapeau claquant au sommet d'une tour massive dominant un fleuve aux eaux lentes que l'on appelle la rivière des Parfums (Sông Hương, « song huong »). Des palais aux toits de tuiles vernissées, des cours pavées où résonnent les pas des mandarins, des portes rouge et or par lesquelles seul l'empereur pouvait passer. Cette cité, c'est Huế (« houé »), et ce fut, pendant plus d'un siècle, le cœur du Vietnam impérial sous sa dernière dynastie : les Nguyễn (« nguyên »). De 1802 à 1945, treize empereurs s'y sont succédé, portant le pays d'une unification triomphale jusqu'au crépuscule de la monarchie, sous l'ombre grandissante de la colonisation française.
Gia Long, celui qui réunifia le pays
À la fin du XVIIIe siècle, le Vietnam est déchiré. Après des décennies de division entre seigneurs du nord et du sud, une immense révolte, celle des Tây Sơn (« taï son »), a balayé l'ancien ordre. Dans ce chaos, un prince survivant de la maison Nguyễn, Nguyễn Ánh (« nguyên anh »), mène une longue lutte pour reconquérir le pouvoir. Après bien des revers, des exils et des reconquêtes, il finit par l'emporter.
En 1802, Nguyễn Ánh monte sur le trône sous le nom de règne de Gia Long (« gia long »). Pour la première fois depuis très longtemps, un seul souverain règne sur l'ensemble du territoire, du delta du fleuve Rouge au nord jusqu'au delta du Mékong au sud — cette longue bande de terre que l'on connaît aujourd'hui. Gia Long est donc, au sens plein, celui qui unifie le pays sous une autorité unique.
« Việt Nam » : la naissance d'un nom
C'est sous Gia Long qu'apparaît officiellement le nom qui désignera le pays jusqu'à nos jours : Việt Nam (« viêt nam »). Au début du XIXe siècle, le nouvel empereur cherche à faire reconnaître son royaume unifié par la grande cour impériale de Chine, avec laquelle le Vietnam entretient de longue date des relations tributaires. C'est dans ce cadre que le nom Việt Nam est adopté et consacré.
Le nom mêle deux idées anciennes : Việt, qui renvoie au peuple viet et à ses royaumes séculaires (on l'a vu dans « Đại Việt »), et Nam, « le sud », c'est-à-dire le pays du sud, par opposition au grand voisin du nord. Ainsi, ce nom que des millions de personnes prononcent chaque jour, et que porte notre application, s'est fixé officiellement sous la dynastie Nguyễn. Un détail plein de sens : nommer, c'est déjà exister pleinement.
Huế, la cité impériale
Gia Long choisit d'établir sa capitale à Huế, au centre du pays, à mi-chemin entre le nord et le sud du long territoire réunifié. Il y fait construire une vaste citadelle (Kinh thành, « kinh thanh »), inspirée à la fois des principes chinois et de l'art vietnamien, ceinte de murs, de douves et de bastions. Au cœur de cette citadelle se niche la Cité pourpre interdite (Tử Cấm Thành, « tu câm thanh »), réservée à l'empereur et à sa maison, à l'image de celle de Pékin.
Huế devient le théâtre d'un raffinement extrême : cérémonies codifiées, musique de cour, cuisine impériale minutieuse, poésie, calligraphie. La musique de cour de Huế (Nhã nhạc, « nya nyak ») est aujourd'hui reconnue comme un patrimoine culturel précieux. Autour de la ville, le long de la rivière des Parfums, les empereurs se font aménager de somptueux tombeaux au milieu de jardins, de pins et de bassins, mêlant architecture, nature et poésie. Se promener aujourd'hui dans Huế, c'est marcher dans le décor d'un empire disparu, entre pierres patinées et parfum d'encens.
Treize empereurs, un siècle et demi
La dynastie Nguyễn compte treize empereurs, dont les noms de règne scandent l'histoire du XIXe et du début du XXe siècle. Après Gia Long viennent notamment Minh Mạng (« minh mang »), grand organisateur de l'État, féru de confucianisme et d'administration rigoureuse ; puis Thiệu Trị, puis Tự Đức (« tu duk »), au règne long et lettré, mais confronté à un danger nouveau et redoutable venu de la mer.
Car c'est sous les Nguyễn que le Vietnam entre en collision avec l'expansion coloniale européenne. À partir du milieu du XIXe siècle, la France intervient militairement, invoquant notamment la protection des missionnaires. Les défaites s'accumulent pour la cour de Huế. Peu à peu, le pays est découpé et placé sous domination française : le sud devient une colonie (la Cochinchine), tandis que le centre et le nord (l'Annam et le Tonkin) deviennent des protectorats. L'ensemble est intégré à l'Indochine française.
Des empereurs sous tutelle
À partir de la fin du XIXe siècle, les empereurs Nguyễn règnent sans plus vraiment gouverner : le pouvoir réel passe aux mains de l'administration coloniale française. La situation est douloureuse et ambiguë. Certains souverains tentent de résister ou de préserver ce qu'ils peuvent ; d'autres composent avec la puissance protectrice. Plusieurs empereurs qui s'opposent aux Français sont écartés, déposés ou envoyés en exil loin du pays.
Cette période illustre le drame d'une monarchie ancienne prise dans la tourmente de la modernité et de l'impérialisme. Le trône du Dragon subsiste, avec ses rites et son faste, mais il est vidé d'une grande part de son pouvoir. C'est tout le paradoxe des derniers Nguyễn : des empereurs bien réels sur un trône bien réel, mais dont les décisions dépendent souvent d'un résident étranger. On peut lire là, en creux, l'histoire de la longue lutte du peuple vietnamien pour retrouver son indépendance.
Bảo Đại et la fin de l'empire
Le treizième et dernier empereur s'appelle Bảo Đại (« bao daï »), un nom de règne que l'on peut comprendre comme « gardien de la grandeur ». Monté sur le trône dans l'entre-deux-guerres après une éducation en partie française, il incarne un souverain tiraillé entre les mondes.
Le dénouement survient en 1945. Cette année-là, à la faveur de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la défaite japonaise — le Japon avait occupé l'Indochine —, un vaste mouvement révolutionnaire, la Révolution d'Août (Cách mạng Tháng Tám, « cach mang thang tam »), déferle sur le pays. Le 2 septembre 1945, à Hà Nội, l'indépendance est proclamée. Dans ce contexte, Bảo Đại abdique : il renonce au trône, mettant fin non seulement à la dynastie Nguyễn, mais à plus de deux mille ans de monarchie vietnamienne. La formule qu'on lui prête, sur sa préférence de vivre en simple citoyen d'un pays indépendant plutôt qu'en roi d'un pays asservi, est restée célèbre.
Avec cette abdication s'éteint l'ère des empereurs. Le Vietnam entre alors dans une nouvelle et longue période de luttes pour son indépendance et sa réunification, dont le récit dépasse le cadre de cette carte.
Les mots et les pierres d'un empire
La dynastie Nguyễn a aussi marqué la langue et le paysage. C'est au XIXe siècle, dans le sillage de la présence occidentale puis coloniale, que se répand progressivement le quốc ngữ (« kouôk ngu »), l'écriture du vietnamien en alphabet latin — celle-là même que vous lisez et apprenez aujourd'hui. Mise au point autrefois par des missionnaires pour transcrire les sons de la langue, elle finira par supplanter les anciens caractères. Ainsi, l'alphabet vietnamien moderne, avec sa forêt d'accents et de signes de tons, s'est diffusé pendant la période des derniers empereurs.
Côté pierres, les Nguyễn ont couvert le centre du pays de monuments : la citadelle et les palais de Huế, bien sûr, mais aussi les grands tombeaux impériaux disséminés dans la campagne, chacun conçu comme une demeure d'éternité à l'image de son empereur — l'un sobre et militaire, l'autre poétique et fleuri. Ces ensembles, aujourd'hui protégés, attirent des visiteurs du monde entier. Ils rappellent que la dernière dynastie, malgré les épreuves de son temps, fut aussi une grande bâtisseuse, soucieuse de laisser une trace de beauté.
Un héritage qui parfume encore le présent
La dynastie Nguyễn laisse un héritage ambivalent et profond. Ambivalent, car c'est sous elle que le pays a été à la fois réunifié et, plus tard, soumis à la colonisation. Profond, car elle nous a légué le nom même du pays, Việt Nam ; une capitale impériale d'une beauté rare, Huế, aujourd'hui classée au patrimoine mondial ; une cuisine, une musique et un art de cour d'un raffinement exquis ; et toute une galerie de figures, de Gia Long l'unificateur à Bảo Đại le dernier empereur.
Quand vous vous tiendrez un jour devant la grande tour du Drapeau de Huế, face à la rivière des Parfums, dans l'odeur tiède de l'encens et des frangipaniers, songez que vous êtes au seuil du dernier palais des empereurs du Vietnam — là où, après treize souverains et près d'un siècle et demi, s'acheva l'histoire millénaire de la monarchie, et où commença celle du Vietnam contemporain.
Le vietnamien à retenir
- nhà Nguyễn (nya nguyên) — la dynastie Nguyễn
- Việt Nam (viêt nam) — le nom du pays, fixé sous les Nguyễn
- Gia Long (gia long) — le premier empereur, l'unificateur
- Bảo Đại (bao daï) — le dernier empereur, qui abdiqua en 1945
- vua (voua) — le roi, l'empereur
- Huế (houé) — la capitale impériale, au centre du pays
- Sông Hương (song huong) — « la rivière des Parfums », à Huế
- Kinh thành (kinh thanh) — la citadelle impériale
- Tử Cấm Thành (tu câm thanh) — la Cité pourpre interdite
- Nhã nhạc (nya nyak) — la musique de cour de Huế
- Cách mạng Tháng Tám (cach mang thang tam) — la Révolution d'Août 1945
- độc lập (dôp lâp) — l'indépendance