📜 Histoire · B2
L'Indochine française
De la fin du XIXe siècle à 1954, le Vietnam fit partie de l'Indochine française, avec le Laos et le Cambodge. Cette période laissa des cafés, des baguettes et de grands bâtiments coloniaux, mais aussi un fort désir d'indépendance.
Il suffit parfois d'un geste anodin pour sentir affleurer une histoire vieille de plus d'un siècle. Vous êtes assis sur un petit tabouret en plastique, au coin d'une rue de Hà Nội, un cà phê sữa đá (« ca fé sua da », le café glacé au lait concentré) posé devant vous, et à côté un morceau de bánh mì (« bang mi »), ce sandwich dans une baguette croustillante. Ni le café, ni la baguette n'étaient là il y a deux cents ans. Ils sont arrivés dans les bagages d'un empire, celui de la France, qui a gouverné cette terre pendant environ trois quarts de siècle. On appelle cette période l'Indochine française — en vietnamien, on parle du thời Pháp thuộc (« thoï phap thouôk »), « l'époque de la domination française ». C'est une histoire faite de routes et de rails, de villas et de rizières, mais surtout de tensions entre une puissance venue de loin et un peuple qui n'a jamais cessé de vouloir se gouverner lui-même.
Comment une colonie se construit
La présence française au Vietnam s'installe progressivement dans la seconde moitié du XIXe siècle. Après une série d'interventions militaires, la France prend d'abord pied dans le sud du pays, puis étend son contrôle vers le centre et le nord. Le pays est alors découpé et réorganisé selon la logique du colonisateur, sous des noms qui vont marquer les cartes de l'époque :
- La Cochinchine (Nam Kỳ, « le pays du Sud »), autour de Sài Gòn, devient une colonie administrée directement.
- L'Annam (Trung Kỳ, « le pays du Centre »), autour de la ville impériale de Huế, reste théoriquement dirigé par l'empereur mais sous protectorat.
- Le Tonkin (Bắc Kỳ, « le pays du Nord »), autour de Hà Nội, est lui aussi placé sous protectorat.
À ces trois morceaux du Vietnam, la France ajoute le Laos et le Cambodge voisins pour former un vaste ensemble : l'Union indochinoise, gouvernée depuis Hà Nội par un gouverneur général. Le mot « Indochine » lui-même dit la position du pays, entre le monde indien et le monde chinois, ce carrefour d'influences.
Il faut avoir en tête que le Vietnam n'était pas une page blanche. C'était un vieux pays, avec ses dynasties, sa cour impériale, ses lettrés formés aux classiques, ses villages organisés autour de la rizière et du culte des ancêtres. La colonisation ne s'est pas déposée sur un vide : elle s'est superposée, souvent brutalement, à une civilisation déjà dense et ancienne.
Ce que la France a laissé dans le paysage
Se promener aujourd'hui dans certaines villes vietnamiennes, c'est marcher dans un décalque lointain de la France. À Hà Nội, le vieux quartier colonial aligne ses immeubles aux volets peints, ses larges avenues bordées d'arbres, son Opéra inspiré de celui de Paris, sa cathédrale de brique. À Đà Lạt, sur les hauteurs fraîches, les Français ont bâti une station climatique avec ses villas à colombages, comme un morceau d'Europe posé au milieu des pins. Un peu partout subsistent des ponts métalliques, des gares, des marchés couverts, des lycées.
L'héritage le plus quotidien reste sans doute dans l'assiette et dans la tasse. Le café (cà phê) est devenu une passion nationale : le Vietnam est aujourd'hui l'un des plus grands producteurs de café au monde, et le rituel du filtre en métal, le phin, qui laisse tomber goutte à goutte le café sur une couche de lait concentré sucré, est un pur produit de cette rencontre. La baguette, transformée en bánh mì, s'est complètement vietnamisée : on la fourre de pâté, de coriandre (rau mùi), de carottes marinées, de piment, et elle est devenue l'un des sandwichs les plus célèbres de la planète. On retrouve aussi cet héritage dans certains mots passés dans la langue quotidienne, souvent liés à des objets importés — par exemple ga (la gare, du français « gare »), xà phòng (le savon, de « savon »), ou bơ (le beurre).
Il y a enfin un héritage plus discret mais capital : l'essor du quốc ngữ (« kouôk ngu »), l'écriture du vietnamien avec l'alphabet latin et ses accents. Cette écriture n'a pas été inventée à cette période — elle a été mise au point bien plus tôt par des missionnaires, dont le célèbre jésuite Alexandre de Rhodes — mais c'est sous la période coloniale qu'elle s'est largement diffusée dans l'enseignement et l'administration, jusqu'à remplacer les anciens caractères d'inspiration chinoise. Aujourd'hui, tout Vietnamien écrit sa langue en quốc ngữ, ce qui rend d'ailleurs le vietnamien étonnamment abordable à l'œil d'un francophone. C'est l'un des paradoxes de cette époque : un outil né dans le contexte colonial est devenu un instrument d'alphabétisation et de fierté nationale.
L'envers du décor : l'exploitation
Il serait malhonnête de ne peindre que les villas et les cafés. La colonie n'a pas été construite pour le bien-être des Vietnamiens, mais pour le profit de la métropole. L'économie coloniale reposait largement sur l'exploitation des ressources et de la main-d'œuvre locale.
Les grandes plantations d'hévéas (les arbres à caoutchouc), notamment dans le sud, employaient des ouvriers (les coolies, terme de l'époque) dans des conditions très dures, loin de leurs villages, soumis à un travail épuisant et à une discipline sévère. Les mines de charbon du nord, autour de la baie de Hạ Long, tournaient à plein régime pour l'exportation. Les paysans, eux, supportaient de lourds impôts et des monopoles imposés par l'administration, notamment sur le sel, l'alcool et l'opium, dont la vente était encouragée pour remplir les caisses coloniales. Beaucoup de terres passèrent aux mains de grands propriétaires, laissant nombre de cultivateurs sans terre ou endettés.
Dans ce système, une petite élite vietnamienne francophone put accéder à une certaine éducation et à des postes, mais la grande majorité de la population resta écartée du pouvoir et des richesses qu'elle produisait. Cette inégalité profonde a nourri, année après année, un ressentiment et une soif d'indépendance de plus en plus vive.
Deux villes, deux visages de la colonie
Rien ne dit mieux ce que fut l'Indochine que ses deux grandes villes, encore lisibles aujourd'hui. Hà Nội, dans le nord, était le siège du pouvoir colonial, la ville du gouverneur général : on y traça des avenues rectilignes bordées de flamboyants, on y bâtit des ministères, un pont métallique enjambant le fleuve Rouge, un opéra, des lycées prestigieux. La ville garda pourtant son âme ancienne dans les 36 rues du vieux quartier des artisans, chacune portant le nom d'un métier ou d'une marchandise (Hàng Bạc, « la rue de l'argent » ; Hàng Đào, « la rue de la soie »). Le colonial et le vietnamien s'y côtoyaient, mur contre mur.
Sài Gòn, dans le sud, fut surnommée par les Français « la perle de l'Extrême-Orient » (hòn ngọc Viễn Đông). C'était la ville du commerce, du riz exporté par le grand port, des larges boulevards, de la cathédrale de briques rouges et de la poste centrale. On y respirait un air plus ouvert, plus marchand, tourné vers le vaste delta du Mékong (Cửu Long, « les neuf dragons »), grenier à riz du pays.
Entre les deux, un extraordinaire chemin de fer fut construit pour relier le nord et le sud, tandis que les routes coloniales ouvraient les montagnes et les hauts plateaux. Ces infrastructures servaient d'abord l'économie coloniale et l'acheminement des ressources vers les ports, mais elles ont durablement façonné la géographie du pays. Aujourd'hui encore, le train qui longe la côte, la « Réunification », emprunte une bonne partie de ce tracé d'un autre siècle.
Une envie d'indépendance qui monte
On ne peut pas comprendre le Vietnam du XXe siècle sans cette donnée fondamentale : le désir de reprendre son destin en main n'a jamais faibli. Tout au long de la période coloniale, des mouvements de résistance, des révoltes paysannes, des cercles d'intellectuels et des partis politiques clandestins se sont succédé. Certains rêvaient de moderniser le pays en s'inspirant du Japon ou de l'Occident ; d'autres se tournaient vers des idées révolutionnaires.
De cette effervescence émerge une figure appelée à changer le cours de l'histoire : Hồ Chí Minh (« Hô Tchi Minh »), qui voyagea longuement à l'étranger, y compris en France, avant de revenir organiser la lutte. C'est le front qu'il inspire, le Việt Minh (« viêt minh »), qui portera l'aspiration à l'indépendance jusqu'à son aboutissement. La période coloniale se referme au milieu du XXe siècle : après la Seconde Guerre mondiale, l'occupation japonaise et une longue guerre, la présence française prend fin en 1954. Mais c'est là une autre histoire — celle de Điện Biên Phủ.
Regarder cette histoire en face
L'Indochine française est un sujet sensible, et il mérite d'être regardé avec justesse. Ce ne fut ni un simple « âge d'or » où la France aurait apporté la civilisation, comme le racontait la propagande de l'époque, ni une page qu'on pourrait résumer d'un seul mot. Ce fut une domination étrangère, avec sa part d'exploitation et d'humiliation, qui a néanmoins laissé des traces durables et parfois aimées dans la vie quotidienne : un café, une écriture, des bâtiments, quelques mots.
Aujourd'hui, les Vietnamiens vivent avec cet héritage sans complexe apparent : ils sirotent leur cà phê sữa đá, mordent dans leur bánh mì, écrivent leur belle langue en lettres latines, tout en étant fiers d'un pays pleinement indépendant. C'est peut-être cela, la marque d'un peuple sûr de lui : savoir prendre ce qui est bon dans une histoire compliquée, sans jamais oublier le prix qu'il a fallu payer pour redevenir maître chez soi.
Le vietnamien à retenir
- Pháp (phap) — la France ; français
- thời Pháp thuộc (thoï phap thouôk) — « l'époque de la domination française », la période coloniale
- thuộc địa (thouôk dia) — la colonie
- Đông Dương (dông zuong) — l'Indochine (littéralement « l'Orient »)
- cà phê (ca fé) — le café
- cà phê sữa đá (ca fé sua da) — le café glacé au lait concentré
- bánh mì (bang mi) — le pain / la baguette, et le fameux sandwich
- quốc ngữ (kouôk ngu) — l'écriture du vietnamien en alphabet latin
- độc lập (dôp lâp) — l'indépendance
- Việt Minh (viêt minh) — le front de lutte pour l'indépendance
- cao su (cao sou) — le caoutchouc (les plantations d'hévéas)
- sưu thuế (seou thouê) — les corvées et les impôts coloniaux