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Les hauts plateaux du centre (Tây Nguyên)
Les hauts plateaux du centre, le Tây Nguyên, sont une région de terre rouge volcanique, de forêts et de plantations de café. C'est le foyer de nombreux peuples autochtones et une des plus grandes régions caféières du monde.
Quittez le littoral et ses plages, grimpez par des routes en lacets qui s'enfoncent dans les nuages, et soudain le Vietnam change de visage. L'air fraîchit, la lumière se fait plus limpide, et la terre, sous vos pieds, vire à un rouge profond, presque irréel — le rouge de la latérite volcanique. Autour de vous s'étendent des collines couvertes de caféiers en rangs serrés, des lambeaux de forêt primaire, et parfois, au détour d'un village, le son grave d'un ensemble de gongs qui résonne dans la vallée. Vous êtes sur les hauts plateaux du centre, le Tây Nguyên (taï ngouyenne), littéralement « les plateaux de l'Ouest » — un Vietnam de montagne, de terre rouge et de peuples anciens, à mille lieues des rizières du delta.
Une terre rouge, née du feu
Ce qui frappe d'abord, dans le Tây Nguyên, c'est la couleur du sol. Cette terre rouge, les Vietnamiens l'appellent đất bazan (dât ba-zane), la « terre de basalte ». Elle vient d'anciennes coulées de lave : la région est un ensemble de vastes plateaux volcaniques, étagés à des altitudes qui apportent une fraîcheur bienvenue sous les tropiques. Ce basalte décomposé donne un sol d'une fertilité remarquable, idéal pour les cultures d'altitude. C'est ce mariage — terre volcanique riche, climat frais et pluies de mousson — qui a fait du Tây Nguyên le grand pays du café vietnamien.
Les hauts plateaux couvrent plusieurs provinces du centre du pays, parmi lesquelles Kon Tum, Gia Lai, Đắk Lắk, Đắk Nông et Lâm Đồng. Longtemps couverts d'une forêt tropicale dense, ils abritent encore des réserves naturelles, des cascades qui plongent des falaises de basalte, et une faune que l'imaginaire vietnamien associe à la puissance : le tigre, autrefois, et surtout l'éléphant, dont on reparlera. Mais au fil du XXᵉ siècle, une grande partie de la forêt a cédé la place aux plantations. Aujourd'hui, le paysage dominant, ce sont ces immenses étendues de caféiers, ponctuées de poivriers, d'hévéas et d'arbres fruitiers.
Le royaume du café
Peu de gens le savent, mais le Vietnam est l'un des tout premiers producteurs de café au monde, et le premier producteur de café robusta — et c'est ici, dans le Tây Nguyên, que presque tout se joue. Le café n'est pas une plante native : il a été introduit à l'époque coloniale française, à la fin du XIXᵉ siècle. Mais il a trouvé dans la terre rouge de basalte un terrain d'élection, et il est devenu une part centrale de l'économie et de la culture des hauts plateaux.
La capitale incontestée de ce royaume est Buôn Ma Thuột, chef-lieu de la province de Đắk Lắk. C'est le cœur battant du café vietnamien, une ville dont le nom seul évoque, pour tout Vietnamien, la tasse du matin. Car le café n'est pas ici une boisson lointaine : c'est un rituel national. Le fameux cà phê sữa đá (ka fé seu da), le « café au lait glacé », se prépare avec un petit filtre en métal, le phin (fine), posé sur le verre, sous lequel le café goutte lentement sur une couche de lait concentré sucré. On verse le tout sur des glaçons, on remue, et l'on savoure ce breuvage épais, corsé et doux à la fois, en regardant la rue s'animer. Le robusta du Tây Nguyên, plus puissant et plus amer que l'arabica, donne au café vietnamien son caractère si reconnaissable.
Le café a aussi transformé la région humainement. Des vagues de migrants venus d'autres parties du pays sont montés y cultiver la terre rouge, si bien que la population des hauts plateaux mêle aujourd'hui les Kinh (les Vietnamiens majoritaires) et les peuples autochtones qui vivaient là bien avant.
Les peuples des hauts plateaux
Car le Tây Nguyên est, avant tout, le foyer historique de nombreux peuples autochtones, que l'on désigne collectivement en vietnamien comme des dân tộc thiểu số (dân tôc thieu so), les « ethnies minoritaires ». Parmi eux, les Ê Đê, les Gia Rai (Jarai), les Ba Na (Bahnar), les M'Nông, les Cơ Ho et bien d'autres, chacun avec sa langue, ses coutumes, son organisation sociale. Beaucoup de ces langues appartiennent à des familles linguistiques différentes du vietnamien, et plusieurs de ces sociétés étaient traditionnellement matrilinéaires — la lignée et l'héritage passant par les femmes, un trait qui distingue nettement ces cultures de la société vietnamienne majoritaire.
L'habitat traditionnel raconte cette différence. Chez plusieurs de ces peuples, on construit la maison longue, la nhà dài (nia zaï), une grande demeure sur pilotis qui s'allonge au fil des générations à mesure que la famille s'agrandit. Ailleurs, on dresse la spectaculaire maison communale à haut toit, le nhà rông (nia rong), dont la toiture élancée, semblable à une lame de hache dressée vers le ciel, domine le village. C'est là que se tiennent les réunions, les fêtes et les cérémonies : le cœur symbolique de la communauté.
Gongs, éléphants et esprits
S'il est un art qui incarne l'âme des hauts plateaux, c'est celui des gongs, le cồng chiêng (kong tchieng). Ces disques de bronze, joués en ensembles où chaque musicien tient un instrument et une note, tissent des mélodies complexes et hypnotiques qui accompagnent tous les grands moments de la vie : naissances, mariages, funérailles, cérémonies agricoles, offrandes aux esprits. Pour ces peuples, le gong n'est pas un simple instrument : c'est un objet chargé de sacré, un lien avec le monde invisible, un bien précieux transmis de génération en génération. Cet espace culturel des gongs du Tây Nguyên a d'ailleurs été reconnu par l'UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité — une reconnaissance de sa valeur universelle.
Autour de ces musiques survit un monde spirituel ancien, animiste, où la forêt, les sources, le riz, les montagnes sont habités d'esprits qu'il faut honorer. Les grandes fêtes s'accompagnent parfois de sacrifices, de danses, et de la fameuse rượu cần (zeu keunne), la « bière de jarre » que l'on boit tous ensemble à l'aide de longs chalumeaux de bambou plongés dans une jarre commune — un geste de partage et de convivialité au cœur de la vie communautaire.
Et puis il y a l'éléphant, le voi (voï). Longtemps, dans certaines régions comme Đắk Lắk, l'éléphant a été un compagnon de travail, de transport et de prestige, capturé et dressé selon des savoir-faire transmis de père en fils. Le village de Bản Đôn (Buôn Đôn) est célèbre pour cette longue tradition. Aujourd'hui, la sensibilité a changé : on cherche de plus en plus à protéger ces animaux devenus rares plutôt qu'à les faire travailler, et le rapport à l'éléphant se réinvente autour de la conservation.
Đà Lạt, la ville de l'éternel printemps
Tout au sud des hauts plateaux, perchée sur le plateau du Lâm Viên, une ville tranche par sa douceur : Đà Lạt. Fondée à l'époque coloniale comme station d'altitude où les Français venaient fuir la chaleur des basses terres, elle a gardé une atmosphère à part. Son climat frais toute l'année lui vaut le surnom de « ville de l'éternel printemps ». On y trouve des villas anciennes, un lac au cœur de la ville, des collines de pins (les thông, tong), et surtout des jardins : Đà Lạt est le grand potager fleuri du Vietnam, produisant fraises, artichauts, choux, salades et des tonnes de fleurs qui descendent ensuite vers les villes des plaines. Les jeunes mariés y viennent en foule pour leurs photos, et les voyageurs pour respirer, entre deux serres et un café en terrasse, un air qui sent bon la résine et la fraîcheur.
Une nature encore sauvage
Malgré l'avancée des plantations, le Tây Nguyên garde des pans de nature spectaculaire. La région est parsemée de cascades, les thác (tak), qui se jettent du haut de falaises de basalte dans un fracas d'écume ; certaines, comme celles des environs de Đà Lạt ou de Đắk Nông, sont devenues des lieux de promenade prisés. On y trouve aussi des lacs de cratère, des rivières poissonneuses, et des parcs nationaux qui abritent une faune tropicale — singes, oiseaux, et, dans les zones les plus reculées, quelques espèces rares que l'on s'efforce de protéger. Le relief accidenté, longtemps difficile d'accès, a paradoxalement aidé à préserver ces milieux.
Cette nature nourrit aussi un imaginaire particulier. Dans les récits des peuples de la montagne, la forêt, rừng (zeung), n'est pas un simple décor : c'est un monde peuplé d'esprits, source de gibier, de bois, de plantes médicinales, mais aussi de dangers. Respecter la forêt, ne pas la piller, honorer ses esprits, faisait partie d'une sagesse ancienne. À l'heure où la déforestation et l'extension des cultures posent partout des questions, cette relation traditionnelle à la nature prend une résonance nouvelle.
Le Tây Nguyên, c'est ce contraste permanent : la terre rouge et le café noir, la modernité des plantations et l'ancienneté des gongs, la fraîcheur des pins de Đà Lạt et la chaleur des feux de camp où résonnent les jarres de rượu cần. Une région montagneuse, longtemps à l'écart, qui garde farouchement une part de mystère — et qui offre, à qui prend la peine de monter jusqu'à elle, un tout autre Vietnam.
Le vietnamien à retenir
- Tây Nguyên (taï ngouyenne) — « les plateaux de l'Ouest », les hauts plateaux du centre
- đất bazan (dât ba-zane) — la terre de basalte, le sol rouge volcanique
- cà phê (ka fé) — le café
- cà phê sữa đá (ka fé seu da) — le café au lait concentré, glacé
- phin (fine) — le petit filtre en métal pour préparer le café vietnamien
- cồng chiêng (kong tchieng) — les gongs de bronze, reconnus par l'UNESCO
- nhà rông (nia rong) — la maison communale au toit très élancé
- nhà dài (nia zaï) — la maison longue traditionnelle sur pilotis
- rượu cần (zeu keunne) — la « bière de jarre » bue au chalumeau de bambou
- voi (voï) — l'éléphant
- dân tộc thiểu số (dân tôc thieu so) — les ethnies minoritaires, peuples autochtones
- thông (tong) — le pin, arbre emblématique de Đà Lạt