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Les marchés flottants du Mékong

Sur le Mékong, le commerce se fait sur l'eau : dès l'aube, des centaines de barques chargées de fruits et légumes se rassemblent. Chaque vendeur accroche un échantillon en haut d'une perche pour montrer ce qu'il vend.

Les marchés flottants du Mékong

Il fait encore nuit, ou presque. Le ciel du delta pâlit à peine à l'est, l'air est tiède et lourd d'humidité, et déjà, sur l'eau brune et large du fleuve, des dizaines de barques glissent en silence. Bientôt, ce sera un fourmillement : des embarcations chargées de pastèques, d'ananas, de choux et de citrouilles se croisent, s'accostent, s'interpellent. On entend le clapotis des rames, le ronronnement des petits moteurs, les rires et les marchandages qui montent avec le jour. Bienvenue sur un marché flottant du Mékong — en vietnamien le chợ nổi (« tcheu noï »), littéralement « le marché qui flotte ». Ici, dans le grand Sud aquatique du Vietnam, le commerce ne se fait pas sur la terre ferme : il se fait sur l'eau, au fil du courant, comme depuis des générations.

Le delta du Mékong, un monde d'eau

Pour comprendre les marchés flottants, il faut d'abord comprendre le lieu qui les a fait naître : le delta du Mékong, que les Vietnamiens appellent Đồng bằng sông Cửu Long (« la plaine du fleuve des Neuf Dragons »). Ce nom magnifique — Cửu Long signifie « les neuf dragons » — vient des multiples bras par lesquels le grand fleuve se jette dans la mer. C'est une immense plaine plate, gorgée d'eau, quadrillée de fleuves, de canaux (kênh) et d'arroyos innombrables. Ici, l'eau est partout : elle irrigue les rizières, elle nourrit les vergers, elle sert de route, de marché, de terrain de jeu et parfois de maison.

Dans ce paysage, la barque a longtemps compté plus que la route. Avant les ponts et les grands axes, on se déplaçait, on transportait ses récoltes, on rendait visite à sa famille en pirogue. Il était donc naturel que le commerce, lui aussi, prenne l'eau. Les paysans des vergers venaient vendre leur production aux grossistes, les grossistes la redistribuaient aux détaillants, et tout cela se nouait au point de rencontre des canaux : là où plusieurs voies d'eau se croisent, un marché flottant pouvait naître.

Cái Răng, le plus célèbre des marchés flottants

Le plus connu de tous se tient près de Cần Thơ (« keunn theu »), la grande ville du delta, sur un bras du fleuve : c'est le marché flottant de Cái Răng (« kaï zang »). Dès avant l'aube, des dizaines et des dizaines de bateaux s'y rassemblent. Les plus gros, larges et bas sur l'eau, sont de véritables grossistes flottants, chargés à ras bord de montagnes de fruits et de légumes venus des vergers alentour. Autour d'eux virevoltent de petites embarcations, plus légères, qui achètent, revendent, transbordent.

L'ambiance est unique. Il faut se lever tôt — très tôt — car le marché s'anime avec le premier jour et faiblit dès que le soleil monte et que la chaleur s'installe. Le meilleur moment est cette heure bleue où la brume traîne encore sur l'eau, où les silhouettes des barques se découpent à contre-jour, où l'on entend le fleuve s'éveiller. Glisser au milieu de ce ballet, dans une petite embarcation, c'est vivre l'un des spectacles les plus authentiques du Vietnam : non pas un décor pour touristes, mais un vrai marché de gros, un rouage économique du delta.

Le cây bẹo : l'art de vendre sans crier

Voici l'un des détails les plus astucieux et les plus charmants des marchés flottants. Comment savoir, de loin, ce que vend chaque barque, dans ce joyeux désordre où l'on ne peut pas s'approcher de tout le monde ? La réponse tient en une longue perche de bambou dressée à l'avant du bateau : le cây bẹo (« kaï bèo »).

Le principe est d'une simplicité géniale : on accroche tout en haut de la perche un échantillon de ce que l'on vend. Une grappe d'ananas se balance à la perche ? Cette barque vend des ananas. Des choux, des radis blancs, des pastèques, des courges se dandinent au vent ? Vous savez, d'un seul coup d'œil, à qui vous adresser, même à cent mètres de distance. C'est une enseigne vivante, une publicité qui flotte, parfaitement adaptée à un marché où l'on ne peut ni afficher une devanture ni héler chaque client.

Il existe même quelques règles tacites, savoureuses, que les habitués connaissent bien :

  • Si un objet pend à la perche, c'est qu'il est à vendre (les fruits, les légumes).
  • Mais si l'on voit accrochée une chose que le vendeur ne vend justement pas — par exemple un vêtement mis à sécher — ce n'est évidemment pas de la marchandise.
  • Et lorsqu'une barque accroche tout en haut… la perche elle-même, avec ses feuillages, c'est parfois que c'est le bateau entier qui est à vendre.

Ce petit code visuel dit tout de l'ingéniosité populaire du delta : trouver, avec trois bouts de bambou, une solution élégante à un vrai problème.

Une chaîne de commerce sur l'eau

Il ne faut pas se tromper : un marché flottant comme Cái Răng n'est pas d'abord un décor pittoresque, c'est un maillon très concret de l'économie agricole du delta. Le circuit est bien rodé. Les paysans des vergers — ceux qui cultivent les manguiers, les pamplemoussiers, les cocotiers, les champs de pastèques — récoltent leurs fruits et les acheminent, souvent de nuit, vers les gros bateaux grossistes. Là, tout se joue au petit matin : on pèse, on marchande, on charge, on décharge. Les grossistes revendent ensuite aux détaillants, qui iront écouler la marchandise sur les marchés de quartier, à terre, dans toute la région.

Cette organisation explique le tempo si particulier du lieu. Tout se concentre dans les heures qui suivent l'aube, parce qu'il faut que les produits repartent frais et arrivent à temps chez les vendeurs de détail. Passé le milieu de la matinée, quand la chaleur devient écrasante, l'activité retombe et le fleuve reprend son cours tranquille. On comprend alors pourquoi les habitants disent qu'un marché flottant, ça se visite « à l'heure du fleuve » : très tôt, quand la vie bat son plein sur l'eau.

  • Les gros bateaux (les grossistes) restent parfois plusieurs jours sur place, chargés d'une même denrée en grande quantité.
  • Les petites barques (ghe, « gué ») font la navette, plus vives, achetant ici, revendant là.
  • Entre les deux circulent les vendeurs de nourriture, de boissons, de billets de loterie, d'essence — tout un petit peuple de l'eau.

Un petit-déjeuner sur l'eau

Un marché flottant, ce n'est pas seulement des fruits et des légumes : c'est aussi, pour beaucoup, le meilleur endroit où prendre son petit-déjeuner. Faufilez-vous entre les grosses barques et vous verrez arriver de petites embarcations qui sont de véritables cuisines flottantes. À bord, une marmite fume, un réchaud rougeoie, et une femme vous prépare, en équilibre sur l'eau qui bouge, un bol brûlant que l'on se passe de bateau à bateau.

On y déguste le grand classique du Sud : le hủ tiếu (« hou tiéou »), une soupe de nouilles claire et parfumée, garnie de porc, de crevettes, d'herbes fraîches, servie fumante alors que le fleuve s'éveille. On accompagne cela d'un cà phê sữa đá (café glacé au lait concentré) que l'on sirote en regardant la vie du marché tournoyer autour de soi. Manger ainsi, assis dans une barque qui tangue doucement, un bol chaud sur les genoux, l'odeur du bouillon mêlée à celle du fleuve — c'est une expérience que l'on n'oublie pas. C'est aussi, tout simplement, la vie quotidienne : les commerçants, arrivés bien avant l'aube, mangent là, entre deux transactions.

La vie fluviale, tout un monde

Autour du marché lui-même s'étend un mode de vie entier. Le long des berges, des maisons sur pilotis trempent leurs pieds dans l'eau. Des familles vivent à l'année sur leur bateau, y élèvent leurs enfants, y font sécher leur linge, y cultivent parfois quelques plantes en pot sur le toit de la cabine. Les enfants apprennent à ramer avant de savoir bien marcher, et l'eau, plus qu'un danger, est un terrain familier.

Cette vie fluviale — la vie sông nước, « des fleuves et des eaux », comme on dit joliment en vietnamien — façonne le caractère des gens du Sud : réputés chaleureux, directs, généreux, prompts à la plaisanterie et à l'invitation. Dans le delta, un inconnu croisé sur l'eau vous offre volontiers un fruit, un sourire, un mot gentil. Le rythme y est celui du courant : ni pressé ni lent, mais continu.

Il faut cependant le dire avec honnêteté : ce monde change. Les ponts se multiplient, les routes rejoignent les villages les plus reculés, les camions concurrencent les barques, et les jeunes partent parfois travailler à la ville. Certains marchés flottants ont perdu de leur ampleur d'antan. Mais des lieux comme Cái Răng résistent, portés par la vie économique du delta autant que par l'attachement des habitants à une manière d'être au monde. Aller y flotter, à l'aube, c'est saisir quelque chose de précieux et de fragile : l'image d'un Vietnam qui vit au rythme de l'eau, et qui, sur son grand fleuve aux neuf dragons, a fait du commerce un art de la rencontre.

Le vietnamien à retenir

  • chợ nổi (tcheu noï) — le marché flottant (littéralement « le marché qui flotte »)
  • chợ (tcheu) — marché
  • sông (song) — fleuve, rivière
  • Cửu Long (keu long) — « les neuf dragons », l'autre nom du Mékong
  • Đồng bằng sông Cửu Long (dong bang song keu long) — le delta du Mékong
  • Cái Răng (kaï zang) — le plus célèbre marché flottant, près de Cần Thơ
  • Cần Thơ (keunn theu) — la grande ville du delta
  • cây bẹo (kaï bèo) — la perche à échantillons dressée sur la barque
  • kênh (kênn) — canal, arroyo
  • hủ tiếu (hou tiéou) — la soupe de nouilles typique du Sud
  • cà phê sữa đá (ka fé sua da) — café glacé au lait concentré
  • ghe (gué) — la barque, l'embarcation du delta

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