✦ Culture · B1

Le Temple de la Littérature (Văn Miếu)

Fondé en 1070, le Temple de la Littérature abritait la première université du Vietnam et honorait Confucius. Des stèles posées sur des tortues de pierre y gravent les noms des lettrés reçus aux examens royaux.

Le Temple de la Littérature (Văn Miếu)

Poussez la lourde porte au fond d'une avenue passante de Hanoï, et le vacarme des scooters s'éteint d'un coup. Vous voici dans un autre temps. Des allées dallées filent entre des bassins tranquilles, des frangipaniers laissent tomber leurs fleurs, et de vieux banians étendent leur ombre sur des toits de tuiles patinées. Au fond, alignées comme une assemblée silencieuse de sages, des dizaines de stèles de pierre reposent sur le dos de tortues sculptées. Bienvenue au Văn Miếu (prononcé « vann miéou »), le Temple de la Littérature, l'un des lieux les plus vénérés du Vietnam. Ici, on n'honore pas des dieux guerriers ni des rois conquérants, mais quelque chose de plus rare : le savoir, l'étude, la persévérance de générations d'hommes penchés sur leurs livres.

Un temple pour Confucius, une fierté nationale

Le Temple de la Littérature fut fondé en 1070, sous la dynastie des (« li »), l'une des grandes dynasties qui bâtirent le Vietnam indépendant après un millénaire de domination chinoise. Son nom complet, Văn Miếu, signifie littéralement « le temple des Lettres » ou « le temple de la Littérature » : văn veut dire l'écrit, la culture lettrée, la civilisation, et miếu désigne un temple dédié à un personnage vénéré. Car ce temple fut avant tout construit pour honorer Khổng Tử — le nom vietnamien de Confucius, le grand maître chinois dont la pensée allait modeler pendant des siècles la morale, la famille et l'État vietnamiens.

Le confucianisme, ce n'est pas exactement une religion : c'est une manière d'ordonner le monde. Il enseigne le respect des aînés, la loyauté, l'harmonie sociale, et surtout l'idée qu'un homme se grandit par l'étude et la vertu, non par la naissance. Dans un temple confucéen, on rend hommage au Maître et à ses disciples, on brûle de l'encens devant leurs autels, et l'on cultive l'idéal du quân tử — l'« homme de bien », l'homme accompli. Au Vietnam, où l'on aime profondément l'instruction, ce temple est vite devenu bien plus qu'un sanctuaire : un symbole de l'âme lettrée du pays.

La première université du Vietnam

Six ans après sa fondation, en 1076, on adjoignit au temple une institution promise à une longue postérité : le Quốc Tử Giám (« kouoc tou zam »), que l'on traduit par « le Collège des fils de la nation » ou « l'École impériale ». C'est, communément, la première université du Vietnam. À l'origine, on y formait les fils de l'empereur et de la haute noblesse ; puis, peu à peu, l'accès s'ouvrit aux fils de mandarins et aux élèves les plus brillants du royaume, quelle que fût leur origine.

Imaginez la vie de ces étudiants d'autrefois. Ils venaient parfois de provinces lointaines, s'installaient près du temple, et passaient des années à mémoriser les grands textes classiques, à apprendre à manier le pinceau, à composer des poèmes et des dissertations en caractères chinois. La discipline était rude, l'étude interminable. Mais au bout du chemin brillait une récompense immense : la possibilité de servir l'État comme mandarin (fonctionnaire lettré), c'est-à-dire d'accéder au sommet de la société. Le Quốc Tử Giám fut ainsi, pendant des siècles, la pépinière de l'élite intellectuelle vietnamienne.

Les examens royaux : le concours de toute une vie

Pour devenir mandarin, il fallait triompher des examens royaux, que l'on appelle en vietnamien le système du khoa cử (« koa keu »). C'est là l'un des traits les plus fascinants de l'ancien Vietnam. On n'héritait pas d'un poste de fonctionnaire : on le méritait par un concours d'une exigence redoutable, ouvert en principe à tous les hommes libres, du fils de paysan au fils de prince.

  • Les épreuves se déroulaient par paliers, du niveau régional jusqu'au concours suprême organisé dans la capitale, parfois sous les yeux de l'empereur en personne.
  • On y était interrogé sur les classiques confucéens, sur l'histoire, sur la poésie, sur l'art de gouverner.
  • Les candidats reçus au plus haut degré obtenaient le titre convoité de tiến sĩ (« tiénne si »), le « docteur », l'équivalent de nos plus hauts diplômes.

Ces concours pouvaient durer plusieurs jours, dans des baraquements exigus où chaque lettré, isolé, noircissait ses feuilles à la lueur du jour. On raconte des candidats qui échouaient dix fois avant de réussir, des hommes déjà grisonnants qui se présentaient encore, portés par le rêve d'honorer leur famille et leur village. Réussir, c'était transformer le destin de toute une lignée. Dans les campagnes, le retour d'un nouveau docteur donnait lieu à des fêtes, des banderoles, une fierté collective qui rejaillissait sur le village entier.

Les stèles des docteurs et leurs tortues de pierre

Le trésor le plus émouvant du Temple de la Littérature, ce sont ses fameuses stèles des docteurs, les bia tiến sĩ (« bia tiénne si »). Ce sont de grandes dalles de pierre dressées, chacune posée sur le dos d'une tortue sculptée. Sur ces stèles sont gravés les noms, les origines et les résultats des lauréats des examens : un immense tableau d'honneur de pierre, figé pour l'éternité.

Pourquoi des tortues ? Dans la culture vietnamienne, la tortue (con rùa, « konn zoua ») est l'un des quatre animaux sacrés, symbole de longévité, de sagesse et de stabilité. Poser le savoir des docteurs sur le dos de ces créatures, c'était souhaiter que leur mémoire dure aussi longtemps que vivent les tortues — c'est-à-dire, dans l'imaginaire, presque toujours. Aujourd'hui encore, on voit des étudiants venir avant leurs propres examens caresser doucement la tête des tortues, dans l'espoir d'un peu de chance et de réussite. Les gardiens ont d'ailleurs dû protéger les statues, tant ce geste, répété par des générations, avait fini par polir la pierre.

Ces stèles sont si précieuses qu'elles sont reconnues comme un patrimoine documentaire d'une valeur exceptionnelle : elles témoignent, sur des siècles, de l'histoire de l'éducation et des examens au Vietnam. Se promener entre elles, c'est lire à ciel ouvert la mémoire d'un peuple qui a toujours placé l'étude au plus haut.

Cinq cours, un parcours vers le savoir

L'architecture du temple n'a rien d'un hasard : elle raconte, elle-même, un cheminement. L'ensemble se déploie du sud vers le nord en cinq cours (sân) successives, séparées par des murs et des portiques, chacune plus recueillie que la précédente. On passe ainsi, symboliquement, du monde extérieur vers le cœur du sacré et du savoir.

  • On entre par la grande porte principale (le Văn Miếu Môn), monumentale, coiffée de toits recourbés.
  • Les premières cours, plantées d'arbres et traversées d'allées, invitent au calme et à la méditation.
  • Une élégante construction domine bientôt le regard : le Khuê Văn Các, le « Pavillon de la Constellation des Lettres », un pavillon à étage aux fenêtres rondes comme des rayons d'étoile. Ce joli édifice est devenu un emblème de Hanoï, au point de figurer parmi les symboles de la ville.
  • Vient ensuite la cour du Puits de la Clarté céleste (le Thiên Quang Tỉnh), un bassin carré bordé par les rangées de stèles des docteurs.
  • Enfin, dans les cours du fond, on atteint le sanctuaire proprement dit, où l'on honore Confucius et ses disciples, et l'emplacement de l'ancienne école impériale.

Ce parcours en cinq temps n'est pas décoratif : il mime l'idéal confucéen d'une élévation progressive, où l'on avance pas à pas, de porte en porte, de la turbulence du monde vers la sérénité du savoir. Marcher dans le Văn Miếu, c'est refaire, en quelques centaines de mètres, le voyage intérieur d'une vie d'étude.

Un lieu toujours vivant

On aurait tort de croire ce temple figé dans le passé. Chaque année, au moment du Tết (le Nouvel An lunaire), le Văn Miếu s'emplit de familles et d'étudiants venus prier pour la réussite. On y pratique aussi la calligraphie (« thư pháp »), ce noble art du pinceau : des maîtres, souvent âgés, tracent d'un geste sûr des vœux de bonheur, de santé et de succès que les visiteurs rapportent chez eux. Les jeunes diplômés viennent y poser en tenue de cérémonie, perpétuant, sans peut-être le savoir, la vieille fierté du docteur qui rentrait au village.

C'est là toute la beauté du lieu : il n'est pas un vestige mort, mais un fil tendu entre le Vietnam d'hier et celui d'aujourd'hui. Dans un pays où les parents se sacrifient encore pour l'éducation de leurs enfants, où l'on vénère le savoir comme une richesse plus sûre que l'or, le Temple de la Littérature reste le sanctuaire d'une conviction millénaire : c'est par l'étude que l'on s'élève, et par le savoir que l'on honore les siens.

Le vietnamien à retenir

  • Văn Miếu (vann miéou) — le Temple de la Littérature
  • văn (vann) — l'écrit, la culture, les lettres
  • Quốc Tử Giám (kouoc tou zam) — « le Collège des fils de la nation », la première université
  • Khổng Tử (khong tou) — Confucius
  • khoa cử (koa keu) — le système des examens royaux
  • tiến sĩ (tiénne si) — docteur, lauréat du plus haut degré
  • bia tiến sĩ (bia tiénne si) — les stèles des docteurs
  • con rùa (konn zoua) — la tortue, animal sacré de longévité
  • Khuê Văn Các (khoué vann kac) — le Pavillon de la Constellation des Lettres
  • quân tử (kouann tou) — l'« homme de bien », l'idéal confucéen
  • thư pháp (theu fap) — la calligraphie
  • Tết (tết) — le Nouvel An lunaire

Apprends le vietnamien avec vietIQ

Un parcours interactif de zéro au niveau pro — tons, vocabulaire, culture.

Ouvrir vietIQ →