🙏 Us & coutumes · A2

La tête et les pieds

À éviter : toucher la tête de quelqu'un, même d'un enfant — elle est « sacrée ». À éviter aussi : pointer ses pieds vers les gens ou vers un autel, les pieds sont « bas ».

Un touriste attendri caresse la tête d'un petit enfant vietnamien, comme il le ferait chez lui — et il sent aussitôt un léger malaise passer sur le visage des parents. Le même voyageur, assis par terre, allonge ses jambes et pointe ses pieds vers l'autel familial : nouveau malaise. Rien de dramatique, personne ne dira rien, mais quelque chose vient de se briser. C'est que dans la culture vietnamienne, le corps a un haut et un bas, un noble et un vil : la tête est ce qu'il y a de plus sacré, les pieds ce qu'il y a de plus bas. Comprendre cette géographie du corps, c'est éviter une foule de petites maladresses et saisir une manière très ancienne de penser le respect et l'espace.

La tête, partie la plus sacrée du corps

Au Vietnam, la tête, đầu (« dôou »), est considérée comme la partie la plus noble, la plus « haute » du corps, au sens propre comme au figuré. Elle est le siège de l'esprit, de la dignité de la personne, et dans une sensibilité teintée de bouddhisme, presque le point de contact avec le sacré. On ne la touche donc pas à la légère.

Cela vaut même pour les enfants. Là où un Occidental voit un geste tendre — ébouriffer les cheveux d'un petit —, un Vietnamien voit un geste déplacé, une main posée sur ce qu'il y a de plus élevé chez l'autre. Ce n'est pas de la froideur : les enfants sont adorés et couverts d'attentions. Mais on caresse la joue, on prend la main, on soulève l'enfant dans ses bras plutôt que de lui tapoter le crâne. Envers un adulte, toucher la tête serait carrément choquant, une familiarité intrusive, sauf entre intimes.

  • À éviter : tapoter ou caresser la tête d'un enfant qu'on connaît peu.
  • À éviter : passer la main au-dessus de la tête de quelqu'un, ou lui poser un objet sur la tête pour rire.
  • À faire : marquer son affection aux enfants par un sourire, un mot gentil, une main sur l'épaule.

Les pieds, partie la plus basse

À l'autre extrémité, littéralement, il y a les pieds, chân (« tchane »). Ils touchent le sol, la poussière, la saleté ; ils sont la partie la plus basse et la moins pure du corps. De là découle toute une série de règles. On ne pointe pas ses pieds vers une personne, et surtout pas vers un aîné, une statue, un moine ou un autel. Diriger la plante de ses pieds vers quelqu'un, c'est comme lui envoyer ce qu'il y a de plus sale en soi : une insulte silencieuse.

On ne se sert jamais de son pied pour désigner un objet, pousser quelque chose vers quelqu'un, ou toucher une personne. On ne pose pas les pieds sur une table, une chaise où d'autres s'assoient, un oreiller, ou tout ce qui touche la tête. On enjambe rarement une personne assise ou allongée par terre, car cela reviendrait à faire passer ses pieds au-dessus d'elle. Cette logique explique aussi pourquoi on se déchausse en entrant : les chaussures, en contact avec les pieds et la rue, cumulent tout ce qui est « bas ».

  • À éviter : croiser les jambes de façon à pointer la semelle vers quelqu'un ou vers un autel.
  • À éviter : désigner ou déplacer quelque chose avec le pied.
  • À faire : replier ses jambes de côté quand on est assis par terre, pieds tournés vers l'arrière, loin des gens et des lieux sacrés.

Haut et bas : une carte morale du corps et de l'espace

Cette opposition tête-pieds n'est pas un caprice de règles : elle dessine une véritable carte du haut et du bas qui organise tout l'espace. Ce qui est en haut est digne ; ce qui est en bas l'est moins. On place l'autel des ancêtres, le bàn thờ (« bane teu »), en hauteur, jamais au ras du sol. On range les livres, et surtout les livres sacrés, en hauteur, jamais par terre où l'on marche. On ne s'assoit pas sur des coussins destinés à la tête. On évite de suspendre du linge, surtout des sous-vêtements, au-dessus d'un passage où des têtes vont circuler.

Cette sensibilité au haut et au bas rejoint aussi la hiérarchie sociale. Dans une pièce, la place « haute », face à la porte ou près de l'autel, revient à l'aîné ou à l'invité d'honneur ; les plus jeunes se tiennent plus bas, plus près de la porte. Baisser un peu la tête devant un aîné, s'incliner légèrement, c'est mettre son corps « plus bas » que l'autre en signe de respect. Le corps, décidément, parle sans cesse le langage du rang et de la déférence.

S'asseoir, dormir : le corps dans la maison

Comme la vie traditionnelle se déroule beaucoup au ras du sol, ces règles deviennent très concrètes au moment de s'asseoir. Sur une natte, chiếu (« tchiéou »), ou un tapis, on s'installe jambes repliées sur le côté, ou en tailleur, en veillant à ne pas braquer ses pieds vers les autres convives ni vers l'autel. Face à une personne âgée, on adopte une posture retenue plutôt que de s'avachir jambes tendues. Cette manière de s'asseoir, discrète et attentive, est en soi une marque d'éducation.

Le sommeil obéit à la même géographie. On oriente traditionnellement sa tête et ses pieds avec soin, on ne dort pas les pieds pointés vers l'autel des ancêtres ou vers la porte dans certaines croyances, et l'on ne met pas ses pieds là où reposera la tête d'un autre. L'oreiller, qui accueille la tête, est un objet presque intime qu'on ne foule ni ne salit. Même le sens dans lequel on installe un lit peut faire l'objet d'attentions, mêlant respect du corps et croyances domestiques sur la chance et l'harmonie du foyer.

Croyances, superstitions et respect du sacré

Derrière ces usages, il y a un fond de croyances anciennes mêlant confucianisme, bouddhisme et pratiques populaires. On croit volontiers que le corps, l'espace et la chance sont liés ; qu'un geste déplacé peut froisser un ancêtre, attirer la malchance, ou simplement rompre l'harmonie. Devant l'autel, ou dans un temple, ces règles se resserrent : on ne tourne pas le dos brutalement aux statues, on ne pointe jamais les pieds vers le Bouddha (Phật, « fât »), on incline la tête, on parle bas. Le corps se fait humble.

Il faut souligner que la plupart des Vietnamiens ne vous en voudront pas si, étranger, vous commettez une maladresse : on sait bien que ces codes ne sont pas universels. Mais faire l'effort de les respecter produit un effet immédiat de considération. Cela dit, sans un mot : je connais la valeur que vous accordez à la tête et aux pieds, et je la respecte. Peu de gestes gagnent aussi vite la sympathie que cette délicatesse-là.

Cette opposition entre le pur et l'impur, le haut et le bas, se prolonge dans mille détails de la vie quotidienne. On ne pose pas son chapeau, qui touche la tête, sur un siège où l'on s'assoit. On évite de faire passer de la nourriture — qui va nourrir le corps — sous une table ou près du sol. On ne se sert pas de son pied pour refermer une porte ou ramasser un objet devant quelqu'un. Toucher affectueusement le visage d'un adulte qu'on connaît peu met mal à l'aise, car le visage prolonge la tête. Autant de nuances qui, mises bout à bout, dessinent une même conviction : le corps a une dignité, et cette dignité se joue dans une hiérarchie constante entre ce qui s'élève et ce qui s'abaisse.

  • À retenir : tout ce qui touche la tête (chapeau, oreiller, coussin) est « haut » et se respecte.
  • À retenir : tout ce qui touche les pieds (chaussures, chaussettes) est « bas » et se tient à l'écart des lieux propres et sacrés.
  • À faire dans un temple : garder les pieds repliés sous soi, tête légèrement inclinée, voix basse.
  • À éviter : s'appuyer sur un autel, s'asseoir sur une marche menant à une statue, pointer les pieds vers le sacré.
  • À faire en famille : imiter la posture de vos hôtes ; ils vous montrent, sans le dire, ce qui se fait.

En résumé : un corps qui parle

La règle est belle par sa simplicité : le haut est noble, le bas ne l'est pas ; la tête se protège, les pieds se rangent. Derrière elle se cachent des siècles de pensée sur le respect, le sacré, la hiérarchie et l'harmonie du foyer. Retenez ces deux réflexes — ne pas toucher les têtes, ne pas pointer les pieds — et vous éviterez l'essentiel des faux pas, tout en montrant que vous avez saisi une intuition profonde de la culture vietnamienne : le corps n'est jamais neutre, il dit toujours quelque chose du respect qu'on porte aux autres.

Le vietnamien à retenir

  • đầu (dôou) — la tête
  • chân (tchane) — le pied, la jambe
  • tay (taï) — la main, le bras
  • đừng (deung) — ne… pas (impératif : « ne fais pas »)
  • đừng chỉ chân (deung tchi tchane) — ne pointe pas du pied
  • ngồi (ngoï) — s'asseoir
  • chiếu (tchiéou) — la natte tressée où l'on s'assoit
  • bàn thờ (bane teu) — l'autel des ancêtres
  • Phật (fât) — le Bouddha
  • tôn trọng (tône trong) — respecter, le respect
  • thiêng liêng (thiêng liêng) — sacré, saint
  • gối (goï) — l'oreiller, le coussin

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