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Garder la face

À éviter : hausser le ton ou humilier quelqu'un en public — cela lui fait « perdre la face ». À faire : rester calme et sourire, cela désamorce bien des tensions.

Imaginez la scène : un touriste, dans une petite rue de Hà Nội, s'énerve devant un chauffeur qui, croit-il, a gonflé l'addition. Il hausse le ton, montre du doigt, exige des excuses devant la foule qui s'attroupe. Et là, quelque chose d'étrange se produit : le chauffeur, au lieu de céder, se met à sourire — un sourire qui n'a rien de joyeux — et se ferme comme une huître. Plus il crie, moins il obtient. Ce que le touriste ignore, c'est qu'il vient de heurter de plein fouet l'un des ressorts les plus profonds de la vie sociale vietnamienne : la face. Comprendre cette notion, c'est comprendre pourquoi, au Vietnam, on obtient presque tout avec un sourire et presque rien avec un éclat de voix.

La face : ce trésor invisible

En vietnamien, la « face » se dit mặt (« mat »), le visage, ou plus précisément thể diện (« thé zièn »), la dignité sociale, l'honneur que l'on présente au monde. C'est l'image de soi telle que les autres la voient : sa réputation, son statut, sa capacité à être respecté. Cette face est un capital fragile. On peut la perdremất mặt (« mât mat »), « perdre la face » — et c'est une blessure vive ; on peut la garder ou la sauvergiữ thể diện (« zieu thé zièn ») ; et, geste plus délicat encore, on peut donner de la face à autrui, le mettre en valeur, le faire briller devant les siens.

Ce qui compte, c'est que la face n'est pas seulement la vôtre. Humilier quelqu'un en public, c'est lui faire perdre la face — mais c'est aussi, en retour, révéler votre propre manque de maîtrise et vous faire perdre la vôtre. Dans une culture où l'on vit en réseaux serrés — la famille, le voisinage, les collègues, le village —, l'image que l'on donne rejaillit sur tout le groupe. On ne protège donc pas seulement son honneur : on protège celui de l'autre, presque par réflexe. C'est pourquoi tant d'échanges qui, ailleurs, seraient francs et directs, deviennent ici enveloppés, prudents, souriants.

Ne jamais faire perdre la face en public

La règle d'or qui découle de tout cela tient en une phrase : ne humiliez jamais personne en public. Élever la voix, réprimander, contredire sèchement, montrer sa colère devant témoins — tout cela fait perdre la face à celui que l'on vise, et, plus contre-productif encore, se retourne contre soi. Au Vietnam, celui qui perd son calme a déjà perdu la partie. La colère bruyante n'est pas vue comme de la force mais comme un manque d'éducation et de sang-froid.

Quelques principes concrets en découlent :

  • Restez calme, toujours. Une voix posée, un visage détendu inspirent le respect. L'agitation, elle, inquiète et referme les portes.
  • Souriez — un sourire vaut mille mots. Il faut noter que le sourire vietnamien est polyvalent : il peut dire la joie, mais aussi la gêne, l'excuse, l'embarras, voire un désaccord poli. Un interlocuteur qui sourit en silence n'est pas forcément d'accord ; il évite peut-être de vous contredire pour ne pas vous vexer.
  • Faites les critiques en privé. Si vous devez signaler une erreur — à un employé, à un ami, à un prestataire —, prenez-le à part. Corriger quelqu'un devant les autres est ressenti comme une gifle.
  • Ménagez le statut. Devant des aînés, des supérieurs, des invités, on redouble d'égards : leur donner de la face, c'est reconnaître leur place et honorer le lien.
  • Complimentez, valorisez. Louer publiquement quelqu'un, remercier avec chaleur, reconnaître un mérite devant les autres, c'est offrir de la face — un cadeau qui vaut cher et que l'on n'oublie pas.

L'art de dire « non » sans le dire

Dans cette logique, dire « non » frontalement est presque un petit acte de violence : c'est refuser, contredire, risquer de froisser. Aussi les Vietnamiens ont-ils affiné tout un art du refus poli, de la nuance, de l'évitement doux. Il faut apprendre à l'écouter.

On répondra rarement « non » sec. On dira plutôt để tôi xem (« dé toy sème », « je vais voir »), có thể (« ko thé », « peut-être »), hơi khó (« hoy kho », « c'est un peu difficile »), ou un vague từ từ (« teu teu », « doucement, on verra »). Un rendez-vous qui « sera peut-être possible » a de bonnes chances de ne jamais avoir lieu. Un sourire embarrassé accompagné d'un long silence, un changement de sujet, un « oui » hésitant qui traîne — ce sont souvent des « non » déguisés. Comprendre le Vietnam, c'est apprendre à entendre ce qui n'est pas dit autant que ce qui l'est.

Cette communication indirecte n'est pas de la fourberie : c'est une courtoisie. On préfère préserver l'harmonie et la relation plutôt que d'asséner une vérité qui blesse. Le fond du message passe par le ton, le contexte, ce qu'on tait, la mimique — bien plus que par les mots eux-mêmes. Pour un Occidental habitué au « parler clair », c'est déroutant au début ; mais on s'y fait, et l'on découvre une forme de délicatesse.

L'harmonie avant tout : hòa khí et le poids du groupe

Derrière la face, il y a une valeur plus large encore : l'harmonie, hòa khí (« hoa khi »), littéralement l'« air », le « souffle » de concorde qui doit régner entre les gens. On évite l'affrontement ouvert non par lâcheté, mais parce que la paix du groupe passe avant l'affirmation de l'individu. Mieux vaut un compromis tiède qu'une victoire qui laisse un vaincu humilié.

Cet esprit se nourrit d'un fond confucéen ancien, où chacun tient une place dans une hiérarchie de relations — parents et enfants, aînés et cadets, maître et élève —, et où le respect (kính trọng, « king tchong ») de ces places assure l'ordre et la douceur du vivre-ensemble. On s'adresse d'ailleurs les uns aux autres par des termes de parenté — anh (grand frère), chị (grande sœur), em (cadet), ông, (grand-père, grand-mère), , chú (tante, oncle) — même entre inconnus, comme pour rappeler à chaque phrase que l'on appartient à une même grande famille où l'on se doit des égards.

Concrètement, cet amour de l'harmonie se traduit par mille petites attentions : on n'interrompt pas, on ne triomphe pas d'un adversaire, on désamorce les tensions par une plaisanterie, on offre à l'autre une porte de sortie honorable. Dans une négociation, dans un désaccord familial, dans un conflit de voisinage, le but n'est pas d'avoir raison, mais que personne ne perde la face et que la relation survive.

Quelques situations concrètes

Rien ne vaut des exemples pour saisir comment tout cela se joue au quotidien. Imaginez que le plat servi chez un hôte ne vous plaise pas : on ne dit pas « je n'aime pas », on goûte, on remercie, on mange un peu, et l'on reste vague sur le reste. Un cadeau qu'on vous offre, vous le recevez à deux mains (hai tay, geste de respect) et vous le remerciez chaleureusement, sans l'ouvrir aussitôt devant le donateur, pour ne gêner personne. Si un collègue se trompe en réunion, vous ne le reprenez pas devant tous : vous glissez plus tard, en aparté, une remarque enrobée d'un compliment.

De même, si l'on vous invite et que vous ne pouvez venir, un « non » net choque ; on préfère cảm ơn, nhưng… (« merci, mais… ») suivi d'une raison douce, ou une promesse floue de « la prochaine fois ». Et quand vous voulez exprimer votre gratitude ou vos excuses, faites-le avec un peu de solennité et le sourire : un xin lỗi (« pardon ») sincère, une main sur le cœur, désamorce presque toutes les tensions. Ce sont ces micro-gestes, répétés, qui tissent la réputation d'une personne « bien élevée », có giáo dục — le plus beau des compliments.

À faire, à éviter : garder la face, la sienne et celle des autres

Voici, pour finir, la boussole du savoir-vivre relationnel au Vietnam.

  • À faire : garder son calme et sa voix basse, même contrarié.
  • À éviter : hausser le ton, crier, s'emporter en public.
  • À faire : sourire, rester courtois, laisser à l'autre une issue honorable.
  • À éviter : humilier, contredire ou corriger quelqu'un devant témoins.
  • À faire : formuler les reproches en privé, avec ménagement.
  • À éviter : exiger un « oui » ou un « non » tranché sur-le-champ.
  • À faire : entendre les « non » polis (« peut-être », « on verra », silence).
  • À faire : louer, remercier, mettre l'autre en valeur — donner de la face.
  • À éviter : prendre un sourire pour un accord, ou un silence pour de l'assentiment.
  • À faire : employer les bons termes de respect (anh, chị, ông, bà…).

Au fond, tout tient dans une élégance : au Vietnam, on ne gagne jamais vraiment en écrasant l'autre. On gagne en le laissant, lui aussi, sortir la tête haute. Celui qui l'a compris se verra ouvrir des portes que la colère, elle, aurait fermées pour toujours.

Le vietnamien à retenir

  • mặt (mat) — le visage ; la « face » sociale
  • thể diện (thé zièn) — la dignité, l'honneur que l'on présente
  • mất mặt (mât mat) — perdre la face
  • giữ thể diện (zieu thé zièn) — garder / sauver la face
  • hòa khí (hoa khi) — l'harmonie, l'esprit de concorde
  • kính trọng (king tchong) — le respect (envers les aînés, les supérieurs)
  • để tôi xem (dé toy sème) — « je vais voir » (souvent un refus poli)
  • hơi khó (hoy kho) — « c'est un peu difficile » (autre « non » doux)
  • từ từ (teu teu) — « doucement, on verra »
  • anh / chị / em (agne / tchi / ème) — grand frère / grande sœur / cadet
  • ông / bà (ong / ba) — grand-père / grand-mère (aussi vouvoiement respectueux)
  • cảm ơn (kam eun) — merci

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