🎉 Fête · A2
Tết
Le Nouvel An lunaire, la fête la plus importante : famille, fleurs et vœux de bonne année.

Imaginez une ville entière qui, en une nuit, retient son souffle. Les motos se raréfient, les rideaux de fer des boutiques se baissent, et une odeur de riz gluant qui cuit à feu doux pendant des heures s'échappe des cuisines. Sur les trottoirs, des marchands vendent des branches fleuries plus hautes qu'un homme. Les gares et les gares routières débordent de voyageurs chargés de cadeaux qui rentrent au village. C'est Tết (prononcez « tét »), le Nouvel An lunaire vietnamien, et pour quelques jours le pays tout entier se transforme. Si vous ne deviez comprendre qu'une seule fête pour comprendre le Vietnam, ce serait celle-là.
Tết Nguyên Đán : la fête des fêtes
Le nom complet est Tết Nguyên Đán (« têt nou-yèn dan »), ce qui signifie à peu près « la fête du premier matin », le tout premier jour de la première lune de l'année. Le mot Tết vient lui-même du mot tiết, une « saison » ou une « articulation » du temps. C'est la charnière où l'année ancienne s'efface et où la nouvelle commence, généralement fin janvier ou en février, selon le calendrier lunaire — jamais à date fixe dans notre calendrier grégorien.
Aucune autre célébration ne lui arrive à la cheville. Tết est à la fois le Nouvel An, une fête familiale comparable à Noël, un moment de recueillement envers les ancêtres, et le grand rendez-vous social de l'année. Beaucoup de Vietnamiens comptent d'ailleurs leur âge « en Tết » : on prend symboliquement un an de plus non pas le jour de son anniversaire, mais au passage du Nouvel An, tout le monde ensemble.
Ce qui frappe l'étranger, c'est l'ampleur du silence. Dans un pays habituellement grouillant et bruyant, les rues se vident car chacun est chez soi, en famille. Les entreprises ferment plusieurs jours, parfois une semaine. On dit souvent que pour vraiment sentir Tết, il faut être invité dans une maison, car la fête ne se joue pas dehors mais derrière les portes, autour de la table et devant l'autel des ancêtres.
Le grand retour et la maison qu'on prépare
Avant la fête vient la migration. Des millions de gens qui travaillent dans les grandes villes — Hồ Chí Minh-Ville, Hà Nội — reprennent la route vers leur village natal, leur quê (« kwé »), leur terre d'origine. Rentrer pour Tết, về quê ăn Tết (littéralement « rentrer au village manger le Tết »), est presque un devoir sacré. On veut passer ce moment auprès de ses parents, de ses grands-parents, sous le toit où l'on a grandi.
Avant l'arrivée de la nouvelle année, on nettoie la maison de fond en comble. Ce grand ménage, dọn nhà (« dzon nia »), n'est pas qu'une corvée : il s'agit de chasser symboliquement le malheur et la poussière de l'année écoulée pour faire place nette au bonheur qui vient. On règle ses dettes, on se réconcilie si possible, on achète des habits neufs. L'idée maîtresse est celle du renouveau : entrer dans l'année propre, quitte de ses comptes, en paix.
Puis on décore. C'est ici qu'apparaissent les fleurs, cœur visuel de la fête, et l'un des plus beaux marqueurs de la différence entre le Nord et le Sud.
Fleurs jaunes du Sud, fleurs roses du Nord
Au Sud, dans la chaleur, on cherche le jaune éclatant du hoa mai (« hoa maï »), l'abricotier du Japon aux petites fleurs dorées. Le jaune évoque la prospérité, la richesse, la lumière. Une branche de mai bien fleurie le matin du Nouvel An est un présage heureux.
Au Nord, plus frais, c'est le rose du hoa đào (« hoa dao »), la fleur de pêcher, qui règne. On dit que ses branches roses, dressées dans le salon, éloignent les mauvais esprits et attirent la chance. Voir un intérieur nordique à Tết, c'est voir un pêcher en fleur veillé comme un membre de la famille.
À ces fleurs s'ajoute souvent le cây quất (« kây kwât »), un petit calamondin couvert de fruits orange comme des lanternes miniatures : plus il porte de fruits, plus il promet une année féconde. Sur les marchés des jours précédant Tết, ces arbres passent de main en main, ficelés sur des motos, dans un ballet joyeux et un peu chaotique.
Bánh chưng, bánh tét : le goût du Nouvel An
Il y a un plat sans lequel Tết ne serait pas Tết : le gâteau de riz gluant. Au Nord on fait le bánh chưng (« bang tcheung »), un carré parfait ; au Sud, le bánh tét (« bang tét »), un cylindre qu'on tranche en rondelles. Tous deux sont faits de riz gluant (gạo nếp), de haricots mungo et de porc gras, le tout enveloppé dans des feuilles de lá dong ou de bananier, ficelé, puis bouilli très longtemps — souvent toute une nuit.
Cette cuisson est une scène en soi : la famille veille autour de la grande marmite, on discute, les enfants s'endorment, le feu crépite. Le bánh chưng carré symbolise, selon une légende très ancienne rapportée dans les récits fondateurs, la Terre, et le riz rond des ancêtres le Ciel : offrir ces gâteaux, c'est honorer le monde et ceux qui nous ont précédés. Sur la table de Tết, on trouve aussi les fruits confits, les graines de pastèque rouges qu'on grignote en discutant, le porc mijoté aux œufs (thịt kho), et le plateau de sucreries, mứt (« meut »).
Les génies du foyer et l'instant du passage
Tết ne commence pas d'un coup : il se prépare par une série de rites. Une semaine avant le Nouvel An, on célèbre le départ des Ông Táo (« ong tao »), les génies du foyer, aussi appelés les « génies de la cuisine ». Selon la croyance, ces esprits qui veillent toute l'année sur la maison s'envolent vers le Ciel pour y faire le compte-rendu de la famille auprès de l'Empereur de Jade. On leur offre alors des habits de papier et surtout des carpes vivantes, censées se transformer en dragons pour porter les génies là-haut ; on relâche ensuite ces poissons dans une rivière ou un étang, geste plein de douceur que l'on voit encore beaucoup, notamment au Nord.
Puis vient le sommet de la fête : le Giao thừa (« zao theua »), l'instant précis du passage de l'année ancienne à la nouvelle, au douzième coup de minuit de la dernière nuit lunaire. C'est un moment quasi suspendu, chargé d'émotion. Les familles se rassemblent, on allume l'encens sur l'autel des ancêtres, et dehors éclatent parfois les feux d'artifice. On dit qu'à cet instant les ancêtres sont invités à revenir partager le Nouvel An avec les vivants : la table leur est dressée, un couvert leur est réservé. Tết, avant d'être une fête joyeuse, est d'abord une immense retrouvaille entre les générations, y compris celles qui ne sont plus là.
Lì xì, xông đất et le poids du premier instant
Pour les enfants, Tết a une couleur : le rouge. C'est celle des lì xì (« li si »), ces petites enveloppes rouges glissées dans la main par les adultes, contenant un peu d'argent neuf. Le rouge porte chance ; l'argent porte croissance. En échange, l'enfant présente ses vœux aux aînés — un moment attendu, mi-cérémonie mi-jeu.
Le premier visiteur de l'année compte énormément. C'est le xông đất (« song dât »), littéralement « fouler la terre » de la maison. On croit que la personne qui franchit le seuil la première, le matin du premier jour, donne le ton de toute l'année : sa chance, son caractère, son signe astrologique déteignent sur le foyer. Certaines familles s'arrangent donc pour qu'une personne réputée chanceuse entre la première.
Les premiers jours sont hérissés de petites superstitions attachantes : on évite de balayer, de peur de jeter la chance dehors avec la poussière ; on ne casse rien, on ne se dispute pas, on ne prononce pas de mots de malheur. On soigne ses paroles car ce qu'on dit au début de l'année risque de la colorer tout entière. Devant certaines maisons se dresse encore parfois le cây nêu (« kây nêou »), un grand bambou dépouillé et orné, planté pour éloigner les mauvais esprits pendant les jours sacrés.
Les vœux qu'on échange
On ne se croise pas à Tết sans se souhaiter le meilleur. La formule reine est Chúc mừng năm mới (« tchouc meung nam moï »), « Bonne année ». On enchaîne volontiers avec des vœux imagés : la santé, la réussite, l'argent, les enfants. Aux personnes âgées on souhaite la longévité ; aux commerçants, des affaires florissantes ; aux célibataires, parfois avec un sourire malicieux, de se marier dans l'année. Ces échanges de vœux, répétés de maison en maison pendant la visite des proches, tissent le lien social qui est le vrai cœur de la fête.
Comprendre Tết, c'est comprendre que pour le Vietnam le temps n'est pas une ligne mais un cercle, et que chaque année on a la chance de tout recommencer : plus propre, plus riche de sens, plus proche des siens.
Le vietnamien à retenir
- Tết (tét) — le Nouvel An lunaire, la plus grande fête de l'année
- Tết Nguyên Đán (têt nou-yèn dan) — nom complet : « la fête du premier matin »
- về quê ăn Tết (vê kwé an tét) — rentrer au village natal pour fêter Tết
- chúc mừng năm mới (tchouc meung nam moï) — bonne année
- hoa mai (hoa maï) — fleur d'abricotier jaune, emblème du Sud à Tết
- hoa đào (hoa dao) — fleur de pêcher rose, emblème du Nord
- bánh chưng (bang tcheung) — gâteau carré de riz gluant, du Nord
- bánh tét (bang tét) — gâteau cylindrique de riz gluant, du Sud
- lì xì (li si) — enveloppe rouge d'étrennes offerte aux enfants
- xông đất (song dât) — le premier visiteur de l'année, présage du foyer
- cây nêu (kây nêou) — bambou dressé pour écarter les mauvais esprits
- Ông Táo (ong tao) — les génies du foyer qui montent au Ciel avant Tết
- giao thừa (zao theua) — l'instant du passage à la nouvelle année, à minuit
- mứt (meut) — fruits et graines confits du plateau de Tết