🎵 Musique · B1
La musique vietnamienne
Des traditions comme le ca trù jusqu'aux tubes de la V-pop d'aujourd'hui.

Fermez les yeux dans une ruelle de Hà Nội à la tombée du soir. D'une fenêtre s'échappe la plainte étirée d'une corde unique qui semble pleurer et chanter à la fois ; d'un café voisin, un tube de V-pop fait vibrer les enceintes, tout en synthés et en refrains accrocheurs. Entre ces deux sons il y a mille ans d'histoire, et pourtant ils cohabitent dans la même rue. La musique vietnamienne, c'est exactement cela : un fil tendu entre les chants de cour des empereurs et les clips que des millions de jeunes regardent sur leur téléphone. Suivons ce fil.
Un instrument qui chante presque comme une voix : le đàn bầu
Commençons par le son le plus étrange et le plus émouvant du pays : celui du đàn bầu (« dan bau »), la cithare monocorde. Une seule corde tendue sur une longue caisse de bois, une tige souple au bout, et une calebasse qui fait office de résonateur. Le musicien pince la corde tout en effleurant les harmoniques et en pliant la tige : le son glisse, ondule, monte et descend en continu, imitant à s'y méprendre les inflexions de la voix humaine — et du vietnamien, langue à tons.
Ce n'est pas un hasard. Le vietnamien est une langue tonale : selon la mélodie sur laquelle on prononce une syllabe, le sens change complètement. Le mot ma peut vouloir dire « fantôme », « mais », « joue », « cheval », « tombe » ou « jeune plant de riz », uniquement selon son ton (ma, mà, má, mã, mạ…). Un instrument capable de glisser entre les hauteurs comme le đàn bầu épouse naturellement cette langue qui chante déjà quand on la parle. Un proverbe recommande d'ailleurs, avec malice, aux jeunes filles de ne pas trop écouter le đàn bầu, tant son chant est envoûtant.
Les trois régions, trois voix
Le Vietnam se lit souvent en trois : le Nord, le Centre, le Sud, et sa musique traditionnelle aussi.
- Le Nord, autour de Hà Nội et du delta du fleuve Rouge, est le berceau des formes les plus anciennes et les plus lettrées : le ca trù et le quan họ.
- Le Centre, avec l'ancienne cité impériale de Huế, garde la musique raffinée de la cour, le nhã nhạc.
- Le Sud, chaleureux et fluvial, a fait fleurir le đờn ca tài tử (« deun ka taï teu »), une musique de chambre conviviale née dans le delta du Mékong, elle aussi reconnue par l'UNESCO.
Chaque région a ses timbres, ses échelles, ses façons de tenir la voix. Voyager au Vietnam, c'est aussi voyager d'une musique à l'autre.
Quan họ : chanter à deux, garçons contre filles
Parmi les trésors du Nord, le quan họ (« kwan ho ») est peut-être le plus charmant. C'est un chant alterné (hát đối đáp, « chanter en se répondant ») : un groupe de garçons et un groupe de filles se lancent des couplets à tour de rôle, comme un dialogue amoureux et poétique. L'un pose une question chantée, l'autre doit répondre sur la même mélodie, en improvisant parfois, sans jamais rompre le fil.
Traditionnellement lié aux villages de la province de Bắc Ninh, le quan họ se chantait lors des fêtes de printemps, souvent a cappella, les chanteuses en áo tứ thân (le costume à quatre pans) et coiffées du chapeau plat nón quai thao. C'est une musique de rencontre, de séduction discrète et de virtuosité partagée. Le quan họ est aujourd'hui inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.
Ca trù : la poésie savante des lettrés
Plus austère et plus savant, le ca trù (« ka trou ») était la musique des lettrés et des maisons de chant du Nord. Une chanteuse y déroule un poème classique d'une voix ornée, tout en marquant le rythme sur de petites cliquettes de bambou, le phách. Elle est accompagnée d'un luth à long manche, le đàn đáy, et un connaisseur, assis, ponctue la performance de coups de tambour d'éloge (le trống chầu) pour saluer les plus beaux passages.
Cet art très raffiné a failli disparaître au XXe siècle, avant d'être redécouvert et protégé. Il figure lui aussi sur les listes de l'UNESCO, comme un patrimoine à sauvegarder d'urgence. Écouter le ca trù, c'est entrer dans un monde de subtilité, où le silence et la retenue comptent autant que la note.
Nhã nhạc : la musique élégante de la cour de Huế
À Huế, ancienne capitale impériale sur les bords de la rivière des Parfums (sông Hương), résonnait le nhã nhạc (« nia niak »), littéralement la « musique élégante ». C'était la musique officielle de la cour des empereurs Nguyễn, jouée lors des cérémonies, des rites et des grandes occasions. De grands ensembles y mêlaient instruments à cordes, à vent et percussions dans un déploiement solennel et coloré.
Le nhã nhạc de la cour de Huế a été l'un des premiers arts vietnamiens reconnus par l'UNESCO comme chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité. Aujourd'hui encore, on peut en écouter des reconstitutions dans la cité impériale, entre les murs rouges et les toits de tuiles.
Quand la musique devient théâtre
Au Vietnam, la musique ne se contente pas de s'écouter : elle se joue sur scène. Plusieurs formes de théâtre chanté en font le cœur de leur art. Au Nord, le chèo (« tchèo ») est un théâtre populaire de village, né dans les rizières du delta, mêlant chant, danse et comédie satirique, où le public connaît si bien les airs qu'il les fredonne. Plus savant et plus codifié, le tuồng (« touong »), ou hát bội, est un opéra classique aux maquillages spectaculaires et aux gestes stylisés, hérité en partie des influences venues du théâtre chinois.
Au Sud, une forme plus récente a conquis les cœurs : le cải lương (« kaï leuong »), littéralement « théâtre réformé », apparu au début du XXe siècle dans le delta du Mékong. Il marie mélodies traditionnelles, orchestre et intrigues mélodramatiques, et il reste immensément populaire, à la télévision comme sur scène. Sa chanson-signature, la fameuse vọng cổ (« vong ko »), fait fondre des générations entières de spectateurs.
Il faut aussi mentionner un cousin unique au monde : la musique des marionnettes sur l'eau, le múa rối nước (« moua zoï neuc »). Sur un bassin, des marionnettes de bois émergent et dansent, manipulées par des marionnettistes cachés dans l'eau derrière un rideau, tandis qu'un petit orchestre traditionnel accompagne la scène en direct. Né dans les villages du Nord, cet art fait entendre gongs, tambours et chants au fil de saynètes tirées de la vie paysanne et des légendes.
La palette des instruments
Le Vietnam possède une famille d'instruments traditionnels aux noms qui commencent souvent par đàn (« dan »), qui désigne un instrument à cordes. Quelques compagnons de route :
- đàn bầu — la cithare monocorde, déjà rencontrée
- đàn tranh (« dan tchan ») — une longue cithare à seize cordes (ou plus), aux sonorités cristallines, cousine du koto japonais et du guzheng chinois
- đàn nguyệt (« dan ngouyète ») — le « luth de lune », à la caisse ronde comme la pleine lune, très présent dans les chants du Nord
- đàn tỳ bà — un luth piriforme, proche du pipa chinois
- sáo (« sao ») — la flûte de bambou, souple et champêtre
- trống (« trong ») — le tambour, colonne vertébrale du rythme
Chacun a sa couleur, et ensemble ils forment le paysage sonore des fêtes, des théâtres et des temples.
De la tradition à la V-pop
Faisons un bond dans le présent. Aujourd'hui, la jeunesse vietnamienne écoute surtout la V-pop (« musique pop vietnamienne »), une scène foisonnante de ballades, de rap et de titres dansants. La figure la plus célèbre en est sans doute Sơn Tùng M-TP (« seune toung »), star au style léché dont les clips cumulent d'énormes audiences en ligne et qui a fait de la pop vietnamienne un phénomène de masse.
Ce qui est passionnant, c'est que les deux mondes ne s'ignorent pas toujours. De plus en plus d'artistes glissent un đàn bầu, un đàn tranh ou une mélodie de quan họ dans un morceau moderne, mariant les tons anciens aux beats d'aujourd'hui. La musique vietnamienne n'est donc pas un musée : c'est un organisme vivant, où la corde unique du monocorde continue de vibrer, discrètement, sous les basses de la V-pop.
Le vietnamien à retenir
- âm nhạc (eum niak) — la musique
- đàn bầu (dan bau) — la cithare monocorde, au son proche de la voix
- đàn tranh (dan tchan) — la cithare à cordes multiples, aux sons cristallins
- đàn nguyệt (dan ngouyète) — le « luth de lune » à caisse ronde
- quan họ (kwan ho) — chant alterné garçons-filles, patrimoine UNESCO
- hát đối đáp (hat doï dap) — chanter en se répondant, en dialogue
- ca trù (ka trou) — chant savant des lettrés du Nord
- nhã nhạc (nia niak) — « musique élégante », musique de cour de Huế
- sáo (sao) — la flûte de bambou
- trống (trong) — le tambour
- cải lương (kaï leuong) — le « théâtre réformé » chanté du Sud
- múa rối nước (moua zoï neuc) — le théâtre de marionnettes sur l'eau
- ca sĩ (ka si) — un chanteur, une chanteuse
- nhạc pop (niak pop) — la musique pop (la V-pop)